Elections au Kenya : «Tout le monde veut devenir gouverneur»

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Modèle - C'est une histoire que le gouverneur de Machakos aime à raconter: depuis qu'il a doté son comté d'ambulances gratuites, deux prénoms ont quasiment disparu des registres : «Mwanzia» pour les garçons, «Nzilani» pour les filles, signifiant né(e) «au bord de la route» en kikamba, la langue locale.


«Il était courant que les femmes meurent d'hémorragie ou accouchent sur le bord de la route. D'autres étaient transportées dans des brouettes ou des charrettes vers les centres de soins, faute d'ambulances», explique à l'AFP Alfred Mutua, l'un des 47 gouverneurs du Kenya.
En campagne pour un second mandat au scrutin de la semaine prochaine, le quadragénaire au costume impeccablement ajusté égrène son bilan, longue énumération de routes construites, de «300» puits creusés, de tracteurs qui labourent les champs gratuitement, de centres de santé rénovés, du stade de Machakos réhabilité, etc. Un bilan largement enjolivé par un gouverneur mégalomaniaque, selon ses opposants.
Pour réaliser ces chantiers dans son comté au sud-est de Nairobi, M. Mutua dispose d'un budget de quelque 100 millions de dollars (85 MEUR) par an, traduction sonnante et trébuchante d'une décentralisation mise en œuvre à partir de 2013 après l'adoption par référendum de la nouvelle Constitution en 2010. La décentralisation, «c'est la réforme constitutionnelle la plus significative au Kenya depuis l'introduction du multipartisme en 1992», affirme Murithi Mutiga, spécialiste du Kenya à l'International Crisis Group (ICG).
D'un système hyper-centralisé, où «le président déterminait comment vivaient les gens aux quatre coins du pays» selon M. Mutiga, le Kenya a mis en place en quelques années une décentralisation où le gouvernement doit verser au minimum 15% du revenu national (dans les faits 20 à 30%, selon les sources) aux 47 comtés en charge des routes secondaires, des centres de soins, du commerce local, etc.
Concrètement, des régions entières historiquement marginalisées par le pouvoir central de Nairobi, soit parce que perçues comme acquises à l'opposition ou tout simplement non prioritaires, ont pu accéder à une portion du gâteau national et gérer elles-mêmes leur budget. «Le changement radical, c'est que désormais les décisions sont prises depuis Machakos et non pas par quelqu'un à Nairobi qui ne sait même pas où se trouve Machakos», se félicite M. Mutua.
Et si la décentralisation est en train de silencieusement transformer certaines régions du Kenya, elle opère aussi une révolution dans la vie politique kényane, pour le meilleur et pour le pire.
Ce qui semblait pour une bonne partie du personnel politique un saut dans l'inconnu en 2013, lors de l'élection des premiers gouverneurs du pays, est devenu soudain très attractif.
«Tout le monde veut devenir gouverneur cette fois-ci ! Si on porte un regard cynique, cela en dit long sur ce qui motive le personnel politique au Kenya: c'est là que se trouve l'argent et le véritable levier de clientélisme», décrypte le chercheur de l'ICG.
Nombre de sénateurs ou députés sortants sont candidats cette année à un poste de gouverneur.


De gouverneur à président ?

n La décentralisation a en partie déminé l'enjeu de la présidentielle, où traditionnellement le camp vainqueur raflait la mise. Désormais, un camp peut perdre la présidentielle et gagner un nombre significatif de comtés. Dans le même temps, parce qu'elle rapproche l'exécutif de la population qui voit ou non les projets sortir de terre, M. Mutiga et le gouverneur de Machakos sont convaincus que la décentralisation a instillé un concept encore très absent de la politique kényane: celui de rendre des comptes.
«La décentralisation, c'est à la fois une bénédiction et une malédiction. C'est jusqu'à un certain point un succès, avec l'émergence de la responsabilité en politique et l'appropriation de la prise de décision politique au niveau local. Mais c'est aussi une décentralisation de plusieurs problèmes : une compétition électorale sur des lignes ethniques et la corruption», explique M. Mutiga.
Les défis sont là, concède le gouverneur, qui se montre toutefois optimiste: «Dans quelques années, les présidents seront d'anciens gouverneurs.» Ça tombe bien, le gouverneur de Machakos a déclaré début juillet son intention de se présenter à la présidentielle de 2022.


Une campagne électorale  qui s’annonce serrée

l Le Kenya est entré mardi dans la dernière semaine d'une campagne électorale tendue en vue des élections générales du 8 août et notamment d'une présidentielle qui s'annonce serrée entre leCes élections - par lesquelles les Kényans vont élire leurs président, gouverneurs, députés, sénateurs, élus locaux et représentantes des femmes à l'assemblée - interviennent 10 ans après celles de 2007, où l'opposition, déjà emmenée par Raila Odinga, avait crié à la fraude à l'annonce de la réélection du président Mwai Kibaki. Le pays avait plongé dans deux mois de violences politico-ethniques et de répression policière sans merci qui avaient fait au moins 1 100 morts, chassé plus de 600 000 personnes de leurs foyers et durablement traumatisé un pays réputé stable dans une région traversée par de nombreuses crises. La campagne électorale s'est déroulée dans un calme relatif. Elle a toutefois été ternie par une attaque samedi contre la maison du vice-président William Ruto et par l'annonce lundi de l'assassinat, accompagné de torture, d'un haut responsable informatique de la commission électorale. Outre la présidentielle, l'élection des gouverneurs des 47 comtés, fruit, pour rappel, d'une décentralisation mise en œuvre en 2013, pourrait également déboucher sur des troubles localisés. Comme à chaque élection dans ce pays de plus de 48 millions d'habitants, de nombreux Kényans travaillant dans les grandes villes sont rentrés dans leurs villages pour voter mais aussi par mesure de précaution. Les grandes entreprises ont multiplié les consignes de sécurité pour leur personnel et bon nombre d'expatriés ou de Kényans aisés ont choisi de s'absenter du pays.
«L'anxiété qui s'est propagée dans le pays à l'approche des élections est malsaine», avertissait récemment le principal quotidien du pays, le Daily Nation, dans son éditorial.

Les morts reviennent pour voter

 «Au Kenya, on raconte que les morts reviennent pour voter, puis s'en retournent dans leurs tombes», explique amèrement George Morara, vice-président de la Commission nationale kényane pour les droits de l'Homme.
Dix ans après les pires violences électorales de l'histoire du pays (1 100 morts), alimentées par des contestations du résultat, les Kényans sont appelés à élire leur président, députés et gouverneurs le 8 août. Et selon M. Morara, ces élections, comme les précédentes, ne sont pas à l'abri de diverses irrégularités. Un autre stratagème consiste à «louer» des cartes d'identité pendant les élections. «Avoir la carte d'identité de quelqu'un, c'est la garantie que cette personne ne peut pas aller voter», note George Morara, selon lequel il y a au Kenya beaucoup de gens pauvres pour qui «1 000 shillings (9 euros) suffisent». Un électeur n'a aucunement l'obligation de s'inscrire dans la circonscription dans laquelle il habite, une règle qui offre la possibilité d'influencer l'élection des gouverneurs ou des députés. «Dans certaines circonscriptions, le taux d'enregistrement des électeurs est anormalement élevé», constate Kelly Lusuli, de la Commission kényane des droits de l'Homme (KHRC). «Nous craignons que certains payent des électeurs pour aller s'inscrire dans une autre circonscription que la leur.»


-  Les élections seront surveillées par des milliers d'observateurs, locaux et étrangers, mais ils ne peuvent pas être présents dans chacun des près de 41 000 bureaux de vote du pays. «Dans les bastions des candidats, il y a des bureaux de vote où tous les assesseurs sont acquis à leur cause», souligne Kelly Lusuli. Quant aux agents envoyés par les partis adverses pour surveiller le déroulement des élections dans ces bastions, ils peuvent être achetés ou intimidés. En 2013, souligne M. Lusuli, le taux de participation a été par endroits supérieur à 100%, ce qui n'a pas empêché la justice, saisie par l'opposition, de valider l'élection. «On n'annule pas une élection juste comme cela. La condition, c'est que la justice estime que les irrégularités ont pesé plus lourd que la volonté du peuple.»