Libye : témoignages d’«anciens esclaves» / «On te frappe tout le temps jusqu’à ce que le sang coule. On était des esclaves»

Partagez cet article
FaceBook  Twitter     
«La case  de passage»


Parcours -  Ils ont passé des mois sur les routes de l'exil et connu l'enfer des prisons libyennes : à Niamey, dans les locaux clairs de la «case de passage», les réfugiés que le HCR a réussis à évacuer de Tripoli respirent enfin.


«Depuis qu'on a quitté la Libye, ça va» : installée sur la terrasse avec son mari, Amina (tous les prénoms ont été changés, NDLR), 20 ans, raconte combien elle a «hâte de partir» pour la France, qui s'est engagée à accueillir un premier groupe de 25 personnes - Erythréens, Ethiopiens et Soudanais. La jeune Ethiopienne a fui son pays en 2016 blessée, après avoir essuyé des coups de feu, à l'époque où le pouvoir durcissait la répression contre son ethnie, les Oromo.
Mais le pire est venu en Libye : «En prison on vous frappe, on vous donne une assiette pour douze. J'étais enceinte de sept mois, j'ai perdu mon bébé...»
Même si elle ne sait «pas du tout à quoi ressemble» son futur pays d'accueil, elle se projette déjà dans l'avenir.
«Merci beaucoup, bonjour, enchanté, je t'aime»... Elle énumère en riant les quelques mots qu'elle a appris depuis son arrivée à la «case de passage», une grosse bâtisse confortable d'un quartier résidentiel, aux terrasses accueillantes, mais protégée par des gardes et des barbelés sur les murs.
Trois repas par jour, 10 000 francs CFA (15 euros) d'argent de poche, visite quotidienne d'un psychologue... «Ils ont le droit de sortir mais ils ne s'aventurent pas très loin», raconte le gestionnaire du centre.
Depuis leur arrivée en avion le 11 novembre, avec une halte en Tunisie, les 25 réfugiés trouvent leurs marques, dans un climat paisible.
«Cela faisait plus de quatre mois qu'on était ensemble, au centre d'accueil» libyen où ils ont attendu leur évacuation, «et on espère rester ensemble quand on sera en France», explique Samia, une Erythréenne arrivée avec son mari et ses quatre enfants.
La plus petite n'a pas deux mois et semble à l'aise dans tous les bras au sein de ce groupe soudé. Aujourd'hui, la famille est logée dans une chambre à trois lits, soigneusement faits.
Les paires de chaussures sont alignées sur le carrelage blanc, devant la porte. A l'intérieur, deux valises, quelques jouets. «Ce n'est pas grand, mais c'est juste pour dormir», dit Samia.
La vie se fait dans les pièces communes, la télévision, la terrasse, les jouets pour les enfants. Samia l'assure : c'est pour eux qu'ils partent, «pour qu'ils aient un avenir».
Son mari, Mahmoud, a fui un service militaire potentiellement illimité dans son pays, s'est réfugié en Libye, où la situation est devenue intenable pour lui après 2011 : «J'ai été enlevé en pleine rue pour une rançon de 500 dinars» (300 euros), dit-il.
Aujourd'hui, il parle d'«un sentiment de joie», certain «de quitter le pire pour le meilleur».
Parmi les 25 personnes logées là, se trouvent 15 femmes, qui témoignent presque toutes de violences sexuelles, à mots couverts.
Agressée par un chauffeur de taxi en pleine rue «sans que personne réagisse autour», Gebere, 35 ans, l'assure : «Mes sœurs ont vécu le même genre de situation. Parfois on n'arrive même pas à en parler entre nous.»
«Pour oublier ce que j'ai vécu, il faut que je reparte ailleurs, que j'aille à l'école», raconte Fanous, une Erythréenne de 20 ans emprisonnée en Libye. «J'aimerais travailler dans un salon de coiffure ou de beauté», ajoute la jeune femme aux cheveux soigneusement tirés en arrière, en tripotant la croix de bois pendue à son cou.
Trouver un emploi demandera d'apprendre le français, et de s'adapter à des codes culturels parfois éloignés. Se sentent-ils prêts? «Rien n'est difficile quand on a la volonté», tranche Mahmoud.
Sur la terrasse où elle finit de raconter son histoire, Amina est confiante. «J'entends les armes depuis que je suis née. En Libye, j'ai failli mourir. Je n'ai pas peur.»

Dans des conditions pires que des animaux


Retour -  155 migrants ivoiriens en Libye ont été rapatriés dans leur pays par avion, lundi soir, a rapporté un journaliste de l'AFP à l'aéroport d'Abidjan.


«Il y avait 155 migrants, dont 89 femmes et de nombreux mineurs», a précisé Issiaka Konaté, directeur des Ivoiriens de l'étranger. «La plupart était en détention dans des centres à Zouara (côte libyenne, ouest).»
Visiblement fatigués et soulagés d'être revenus au pays, les migrants vont bénéficier de programmes de réinsertion, grâce notamment à l'aide économique européenne, selon M. Konaté.
Ces 155 migrants font partie d'un groupe de 595, que les autorités entendent rapatrier dans les prochains jours.
Le gouvernement ivoirien rapatrie régulièrement depuis 2015 des migrants en difficulté. Au total, avant lundi, un peu moins de 1 300 avaient bénficié de vols retour.
Leur extraction est «difficile», a expliqué une source de sécurité ivoirienne, soulignant l'anarchie régnant en Libye et la difficulté d'accès à Zouara.
«Je suis content d'être là», a affirmé à l'AFP Moussa Sanogo, 22 ans, originaire de San Pedro (Ouest). Il a passé 4 mois en Libye dans des «conditions pires que des animaux. Même à mon ennemi, je ne souhaite pas cela», dit-il.
Il a raconté avoir été enfermé «dans une petite pièce avec 60 autres personnes» avec des «habits sales», sans «pouvoir se laver».
«Le matin, on te lève et on te fait travailler. Chantier, bâtiment, travaux dans les champs, ménage, tout... On te frappe tout le temps jusqu'à ce que le sang coule. Avec des bâtons, des barres en fer... On a tous des cicatrices sur le corps. On te donne un bout de pain et un bout de fromage. On était des esclaves», ajoute-t-il, soufflant régulièrement ou secouant la tête en évoquant ses souvenirs. «C'est impossible de dormir. On fait des cauchemars», conclut-il.
La semaine dernière, un documentaire choc de la chaîne de télévision américaine CNN avait révélé l'existence d'un marché aux esclaves près de Tripoli, vivement dénoncé en Afrique et en Europe. On y voit, notamment, sur une image prise par un téléphone portable, deux jeunes hommes. Le son est celui d'une voix mettant aux enchères «des garçons grands et forts pour le travail de ferme. 400... 700...» Avant que la journaliste n'explique : «Ces hommes sont vendus pour 1 200 dinars libyens (400 dollars) chacun.»
«On n'a pas vu ces images. On nous a tout pris. Téléphone, argent. Ils (geôliers) ne voulaient pas qu'on puisse filmer», a ajouté Moussa. Depuis la chute, en 2011, du régime de Mouammar Kadhafi, les passeurs, profitant du vide sécuritaire et d'une impunité totale en Libye, font miroiter à des dizaines de milliers de personnes, cherchant une vie meilleure, un passage vers l'Italie qui se trouve à 300 kilomètres des côtes libyennes.
Le vice-Premier ministre du gouvernement libyen d'union nationale (GNA) a annoncé, dimanche, l'ouverture d'une enquête.
Dans un entretien vendredi à l'AFP, l'envoyé spécial de l'ONU pour la Libye, Ghassan Salamé, avait relevé, à propos de la situation humanitaire en Libye et de ce cas de marché aux esclaves, que le «gouvernement libyen ne disposait pas d'une armée ou d'une police à sa disposition». «Il ne s'agit pas toujours d'une mauvaise volonté, parfois il s'agit d'une incapacité», avait-il ajouté, en évoquant «un gouvernement qui n'a pas les instruments pour gouverner».


46 Algériens rapatriés

l Quarante-six citoyens algériens détenus en Libye ont été rapatriés, a assuré lundi le porte-parole du ministère des Affaires étrangères (MAE), Abdelaziz Benali Cherif, soulignant que cette opération s'est déroulée en «bonne intelligence et en étroite coordination avec les autorités libyennes compétentes». M. Benali Cherif répondait à une question de l'APS au sujet des citoyens algériens détenus en Libye, affirmant que «les efforts ont été couronnés de succès dans la mesure où l'ensemble des citoyens algériens, au nombre de 46, ont été libérés sur trois vagues, respectivement les 17, 18 et 19 novembre et ont été rapatriés par route, via la Tunisie, hier 19 novembre 2017». «Le ministère des Affaires étrangères a, dès réception des premières informations selon lesquelles des citoyens algériens seraient détenus en Libye dans la localité de Zouarra, pris toutes les mesures nécessaires et mobilisé tous les moyens requis pour entrer en contact avec les parties responsables du centre de détention en question et vérifier l'identité des personnes détenues», a précisé le porte-parole du MAE. Il a relevé que cette opération «qui n'est pas la première du genre que mène le ministère des Affaires étrangères pour le rapatriement de citoyens algériens retenus en Libye s'est déroulée en bonne intelligence et en étroite coordination avec les autorités libyennes compétentes», ajoutant que le consulat d'Algérie à Gafsa s'est chargé de leur transfert de Libye en Algérie. «L'état de santé de l'ensemble de ces citoyens est rassurant. Ils ont néanmoins été soumis à des examens médicaux au niveau du poste frontalier de Bouchebka», a encore rassuré M. Benali Cherif.

La communauté internationale réagit


Déclarations -  L'Union européenne (UE) et l'Union africaine (UA) ont condamné lundi la situation des migrants en Libye, appelant «fermement à l'arrêt immédiat» de la maltraitance et du trafic les visant dans ce pays.


Dans un communiqué conjoint, le président de l'UA, Alpha Condé, et la chef de la diplomatie européenne, Federica Mogherini ont exprimé leur «totale condamnation de ces actes abjects» et «ont appelé fermement à l'arrêt immédiat de telles pratiques criminelles ainsi que du trafic d'êtres humains».
Alpha Condé et Federica Mogherini se sont entretenus au téléphone samedi dernier «des terribles faits, et en particulier ceux d'esclavage, rapportés au sujet du traitement inhumain des migrants en Libye».
Dénoncée depuis plusieurs mois par les ONG de défense des droits de l'Homme qui n'ont cessé de tirer la sonnette d'alarme sur les conditions «dégradantes et inhumaines» de détention des migrants dans les centres où ils «subissent des actes de torture et autres mauvais traitements infligés par les gardiens», leur situation en ce pays n'a attiré l'attention de l'opinion publique qu'après la diffusion par la chaîne américaine CNN d'images montrant des migrants africains vendus aux enchères.
Le président de l'UA et la haute représentante de l'UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité «soutiennent les demandes faites aux autorités libyennes d'agir urgemment en ce sens, de lutter contre les auteurs de tels crimes et de les porter devant la justice», est-il souligné dans le communiqué commun.
Federica Mogherini a confirmé, à ce titre, «la détermination de l'UE à poursuivre son soutien aux Nations unies pour garantir le respect des droits de l'Homme et améliorer les conditions de vie des migrants sur le territoire libyen». Selon la même source, la coopération «positive» entre les pays africains et les Nations unies pour permettre le retour en sécurité de leurs ressortissants bloqués en Libye a également été évoquée lors de cet entretien. L'UE soutient que l'appui apporté à l'Organisation internationale des migrations (OIM) a permis d'assister plus de 10 000 migrants à «retourner volontairement» dans leur pays d'origine.
«Le président de l'UA et la haute représentante se sont également mis d'accord sur la nécessité de poursuivre la coopération entre l'UE et les pays africains, y compris ceux du G5 Sahel, ainsi qu'avec l'UA pour lutter activement contre les réseaux de trafiquants et de passeurs d'êtres humains», est-il indiqué dans le communiqué.
En juin dernier, des députés européens, inquiets de voir l'externalisation des opérations de recherche et de sauvetage se traduire par des refoulements de facto, ont interpellé la Commission européenne sur l'opportunité de conclure un partenariat avec la Libye, qui manque encore d'une structure étatique stable et n'a même pas signé la convention de Genève relative aux réfugiés.
En effet, l'UE finance la formation des garde-côtes libyens et apporte un soutien financier à la gestion des migrations en Libye pour empêcher les migrants irréguliers d'atteindre l'Europe.
C'est cette aide apportée par l'UE aux gardes-côtes libyens que le haut-commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, Zeid Ra'ad Al- Hussein, a dénoncé il y a quelques jours.
Selon Zeid Ra'ad Al-Hussein, la communauté internationale ne peut plus «prétendre que la situation ne peut être réglée qu'en améliorant les conditions de détention».


Le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, s'est dit lundi «horrifié» par les révélations récentes de marché aux esclaves en Libye, jugeant que ceux qui en sont à l'origine pourraient être traduits en justice pour de possibles crimes contre l'humanité.
«L'esclavage n'a pas sa place dans notre monde et ces actes figurent parmi les abus les plus flagrants des droits de l'homme», a-t-il souligné lors d'une brève déclaration à la presse. Ils pourraient figurer «parmi les crimes contre l'humanité», a estimé le patron de l'ONU qui n'a pas souhaité répondre aux questions. Antonio Guterres a réclamé à «toutes les autorités compétentes» d'enquêter au plus vite sur cette affaire, précisant avoir aussi demandé «aux acteurs onusiens compétents de travailler activement sur ce sujet».
R. I. / Agence

«La CPI doit se saisir du dossier»


Appel -  Le président du Niger, Mahamadou Issoufou, a appelé lundi soir la Cour pénale internationale (CPI) à «se saisir du dossier» sur la vente de migrants africains comme esclaves en Libye.


«L'esclavage est un crime contre l'humanité et je saisis l'occasion pour lancer un appel à la Cour pénale internationale pour qu'elle se saisisse du dossier», a déclaré à la Radio nationale le président Issoufou, de retour de Bonn (Allemagne) où il a assisté à la COP23.
M. Issoufou a de nouveau condamné cette «pratique ignoble», en assurant que son pays prenait «très au sérieux cette question» et s'engageait «à apporter sa contribution pour y mettre fin». «Nous n'avons plus le droit de faire comme si nous ne voyions rien, nous n'avons plus le droit de détourner les regards, nous avons le devoir de nous attaquer aux causes profondes de cette tragédie», a-t-il affirmé.
Mahamadou Issoufou, qui s'était déjà «indigné» jeudi de la vente aux enchères de migrants-esclaves en Libye, a demandé à ce que le sujet soit mis à l'ordre du jour du sommet entre l'Union africaine et l'Union européenne, prévu les 29 et 30 novembre à Abidjan.
«La vente aux enchères de migrants comme esclaves en Libye m'indigne profondément. J'en appelle aux autorités libyennes et aux organisations internationales afin que tout soit mis en œuvre pour que cesse cette pratique d'un autre âge, que nous croyions à jamais révolue», s'est insurgé le président nigérien.
L'ambassadeur de Libye à Niamey a été convoqué dimanche par les autorités nigériennes pour lui faire part de l'indignation du président Issoufou. Le ministre des Affaires étrangères, Ibrahim Yacoubou, a ajouté, sur son compte Twitter, avoir notifié au diplomate libyen que «tout doit être mis en œuvre pour faire cesser cette ignominie» dont les auteurs doivent être «sanctionnés».
«Nous les Libyens, nous avons été choqués autant que vous, nous n'avons pas assez de mots pour qualifier de tels actes, de tels agissements», a déclaré pour sa part l'ambassadeur de Libye au Niger, Abdoullah Ali Béshir, sur une télévision privée de Niamey. Le diplomate libyen a accusé «des réseaux criminels qui n'ont pas de religion, pas de couleur, pas de nationalité» d'être à l'origine de la vente de migrants. Plusieurs ONG nigériennes ont également condamné la vente de migrants en Libye, Etat voisin du Niger.
Porte du Sahara, Agadez, plus grande ville du nord du Niger, est une plaque tournante du trafic d'êtres humains voulant gagner l'Europe via la Libye voisine.
Le durcissement des mesures législatives et des contrôles sécuritaires aux frontières, avec l'aide de l'UE, ne semblent pas décourager migrants et passeurs.
En début de semaine, un groupe de 25 migrants originaires d'Erythrée, d'Ethiopie et du Soudan, coincés en Libye dans une situation très vulnérable, sont arrivés à Niamey après avoir été évacués par l'ONU.



lLe Burkina Faso a rappelé son ambassadeur en Libye après la diffusion «d'images de traite négrière» de migrants africains, a annoncé lundi le chef de la diplomatie burkinabé, Alpha
Barry. «Le président du Faso a décidé du rappel de l'ambassadeur à Tripoli, le général Abraham Traoré, pour consultation», après le «choc» des images de marché aux esclaves de migrants africains en Libye, a déclaré M. Barry lors d'un point de presse.
Le président du Faso a «demandé que l'ambassadeur revienne pour le ‘briefer’ sur ce qui se passe en Libye pour qu'il ait toutes les informations nécessaires avant le sommet d'Abidjan qui va se pencher sur cette situation en Libye», a-t-il expliqué.
Plus tôt dans la matinée, le chef de la diplomatie burkinabé a «convoqué le chargé d'affaires libyen à Ouagadougou pour lui exprimer toute l'indignation du gouvernement et du peuple burkinabé face aux images qui ont été vues», «des images qui appartiennent à d'autres siècles, des images de traite négrière».
Depuis 2011, 1 912 migrants burkinabé ont été rapatriés au Burkina, dont une dernière vague de 121 en octobre dernier, selon des chiffres officiels. A ce jour, «on compte une trentaine de migrants burkinabé détenus dans des camps en Libye», a précisé M. Barry.
R. I./ Agence