Zimbabwe …Et la rue demande le départ de Mugabe

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Des milliers de Zimbabwéens sont descendus ce samedi dans les rues d'Harare pour demander le départ du président Robert Mugabe.


«Trop, c'est trop, Mugabe doit partir», «Repose en paix Mugabe», «Non à la dynastie Mugabe», pouvait-on lire sur des pancartes brandies par des manifestants euphoriques, des Noirs mais aussi, fait rare, des Blancs.
«J'ai 30 ans. Imaginez-vous. Je n'ai jamais travaillé, et cela à cause du régime Mugabe. Donc, on demande du changement», a expliqué samedi à l'AFP Kelvin Shonhiwa, un manifestant qui agitait un drapeau du Zimbabwe.
«On a attendu trop longtemps ce jour», a assuré Emma Muchenje, 37 ans, dans un concert de klaxons assourdissants.
Stephanus Krynauw, un fermier blanc expulsé dans le cadre de la réforme agraire très controversée de Robert Mugabe lancée en 2000, était aussi de la partie: «Ça fait longtemps qu'un truc pareil n'est jamais arrivé, être ensemble», la majorité noire et la minorité blanche issue des descendants de colons britanniques.
Les soldats étaient présents samedi dans les rues d'Harare, mais cette fois-ci les manifestants les saluaient, et leur serraient la main. Certains brandissaient même des portraits du chef d'état-major, le général Constantino Chiwenga, qui «appuie pleinement»les manifestations.

Laché par ses soutiens historiques


Manifestation -  Les anciens combattants du Zimbabwe, traditionnels piliers du régime, ont appelé à un grand rassemblement samedi à Harare pour demander le départ du président Robert Mugabe, progressivement lâché par ses soutiens historiques.


Les anciens combattants espèrent faire le plein samedi pour leur rassemblement au stade de Zimbabwe Grounds, dans la banlieue de Highfield à Harare. Un lieu symbolique puisque c'est là même que Robert Mugabe avait fait son premier discours à son retour d'exil en 1979, à la fin de la guerre d'indépendance. Un an plus tard, il prenait la direction du pays, qu'il n'a pas quittée depuis. "La partie est finie", a pourtant lancé vendredi l'influent chef des anciens combattants de la guerre d'indépendance, Christopher Mutsvangwa, à l'adresse du président Mugabe. "Il doit démissionner", a-t-il ajouté, appelant la population à se mobiliser massivement samedi. "Nous pouvons finir le travail commencé par l'armée", a-t-il lancé. Ce meeting clôture une semaine de crise politique inédite au Zimbabwe, où l'armée a pris le contrôle du pays et assigné à résidence le chef de l'Etat, au pouvoir depuis en 1980. Auparavant, le chef de l'opposition au Zimbabwe, Morgan Tsvangirai, a appelé jeudi son rival historique, le président Robert Mugabe, à démissionner à la suite du coup de force de l'armée qui l'a assigné à résidence dans la nuit de mardi à mercredi. "Dans l'intérêt du peuple zimbabwéen, Robert Mugabe doit démissionner", a déclaré le chef du Mouvement pour le changement démocratique (MDC) lors d'une conférence de presse à Harare. Il a appelé de ses vœux la mise en place d'un "mécanisme de transition" en vue d'élections libres. "Il ne fait aucun doute qu'il nous faut un accord de transition qui doit traiter de la reprise économique et de la réforme électorale", a souligné pour sa part l'ex-vice-présidente Joice Mujuru, écartée en 2014 sur ordre, elle aussi, de Grace Mugabe. Le pasteur Ewan Mawarire a appelé ses partisans à participer au rassemblement de samedi pour réclamer "un nouveau Zimbabwe". Le régime Mugabe "détruit nos vies et nous ne pouvons pas le laisser continuer à faire ça", a-t-il expliqué sur sa page Facebook. A 93 ans, Robert Mugabe se retrouve de plus en plus isolé, abandonné par ses alliés les plus fidèles: après l'armée et les anciens combattants, les sections régionales du parti présidentiel de la Zanu-PF l'ont à leur tour lâché vendredi soir. Elles ont exigé à une écrasante majorité sa démission. Huit des dix sections régionales de la Zanu-PF au pouvoir ont en effet exigé la démission de Mugabe, la plupart unanimement, selon leurs responsables qui sont apparus à la télévision d'Etat dans la soirée de vendredi. Ainsi, cet appel à quitter le pouvoir accentue la pression sur Mugabe après celui des anciens combattants de la guerre d'indépendance, jusqu'alors proches du chef de l'Etat, mais qui n'acceptent pas que son épouse Grace Mugabe veuille s'imposer pour lui succéder. L'armée a assuré vendredi que les négociations étaient toujours en cours avec le chef de l'Etat et s'est félicitée d'avoir enregistré des "progrès significatifs" dans la purge qu'elle conduit contre des proches du couple présidentiel.. Dans la ligne de mire de l'armée se trouve le groupe dit des G40, une faction de la Zanu-PF qui soutient la Première dame et ses ambitions présidentielles. C'est elle qui a fait tomber, le vice-président, Emmerson Mnangagwa, 75 ans, devenu un concurrent beaucoup trop encombrant dans sa course à la succession du président. Elle avait mené une active campagne de dénigrement de son adversaire.

Mugabe refuse de céder aux militaires et de démissionner


Résistance -  Fort de l'intervention de l'armée, l'ancien vice-président, M. Mnangagwa, qui avait fui le pays après son éviction, est rentré au Zimbabwe jeudi. Il n'est pas encore apparu en public, mais son nom circule pour prendre la direction d'une éventuelle transition politique.


Pour l'instant cependant, les discussions piétinent et le président Robert Mugabe s'accroche au pouvoir. Depuis trente-sept ans, il se maintient par la force, en réprimant toute opposition, et a prévu de se représenter en 2018 en dépit de sa santé fragile.
En effet, Mugabe a catégoriquement refusé de renoncer au pouvoir sans partage, au cours de discussions avec l'armée qui a pris le contrôle de la capitale Harare.
Le chef de l'Etat a rencontré pour la première fois jeudi après-midi le chef de l'armée, le général Constantino Chiwenga, au siège de la présidence à Harare, a rapporté à l'AFP une source proche des militaires.
"Ils se sont rencontrés aujourd'hui. Il a refusé de démissionner, je pense qu'il essaie de gagner du temps", a déclaré cette source sous couvert de l'anonymat. Deux ministres sud-africains dépêchés par le président Jacob Zuma ont également participé à la réunion, selon un porte-parole du ministère des Affaires étrangères à Pretoria qui n'a donné aucun détail sur la teneur de leurs discussions. Un prêtre catholique était présent lors de cette réunion, selon le site internet du quotidien gouvernemental The Herald. Il s’agit du pasteur Evan Mawarire, emblème de la fronde qui a secoué le pays en 2016. Il s’est dit plus tôt prêt à discuter avec l'armée. "En tant que citoyens, nous ne pouvons rester les bras croisés", a-t-il plaidé sur Facebook, "nous devons participer".
Selon les analystes, les militaires sont déterminés à sortir rapidement de la crise. "Ils veulent que Mugabe signe sa démission au plus vite", a commenté pour l'AFP Knox Chitiyo, du centre de réflexion britannique Chatham House. "Ensuite ils veulent un président de transition, qui serait probablement Mnangagwa". Des images diffusées par la télévision d'Etat après la rencontre ont montré le président Mugabe dans une veste bleu marine et un pantalon gris au côté du général Chiwenga, tout sourire dans son treillis.
Dans la capitale, les Zimbabwéens ont continué à vaquer à leurs occupations. Seuls quelques chars postés devant des lieux stratégiques rappelaient que l'armée avait pris le contrôle du pays.
Pour rappel, l'armée est intervenue quelques jours après l'éviction il y a une semaine du vice-président Emmerson Mnangagwa, qui s'était longuement opposé à la Première dame Grace Mugabe pour la succession du président.
Vétéran de la lutte pour l'indépendance et proche des militaires, M. Mnangagwa faisait, rappelons-le, figure jusque-là de dauphin potentiel de M. Mugabe.
Des soldats et des blindés sont déployés depuis mercredi matin autour de plusieurs points stratégiques de la capitale.
Un porte-parole des militaires, le général Sibusiyo Moyo, a expliqué que l'opération avait pour seules cibles les "criminels" qui entourent M. Mugabe, en clair les partisans de son épouse.

Un «coup de Grace»  qui a échoué


Portrait -  Longtemps considérée comme une femme frivole intéressée par le seul luxe, la première dame du Zimbabwe, Grace Mugabe, a révélé sur le tard un appétit insatiable pour le pouvoir qui fait vaciller son mari, le nonagénaire Robert Mugabe.


Depuis des semaines, l'ex-secrétaire du chef de l'Etat devenue sa deuxième épouse, 52 ans, ne faisait plus mystère de son ambition de succéder à son mari, à la santé de plus en plus fragile. La semaine dernière, elle a obtenu de son époux la tête du vice-président Emmerson Mnangagwa, 75 ans, jusque-là présenté comme son dauphin le plus probable. Déterminée à empêcher l'imprévisible Mme Mugabe de parvenir à ses fins, l'armée n'a pas hésité à intervenir.
"Grace est responsable de cette crise parce qu'elle voulait prendre le pouvoir et forcer Mugabe à écarter ceux qui étaient en travers de son chemin", résume pour l'AFP l'expert Shadrack Gutto, de l'université d'Afrique du Sud. "Mais son ambition l'a perdue", ajoute-t-il, "elle n'a réussi qu'à accélérer la chute de son mari". "A 93 ans, Mugabe est presque sénile. Il dort beaucoup et ce qu'il dit n'est que ce que Grace lui souffle", poursuit M. Gutto, "l'armée a alors décidé que c'en était trop".
Le coup de force des militaires n'a pas visé le chef de l'Etat mais, selon le mot de leur porte-parole, les "criminels" qui l'entourent. En clair les fidèles de la Première dame au sein du parti au pouvoir, la Zanu-PF, et du gouvernement, regroupés sous le nom de G40.
Ce groupe de quadras, d'où leur nom, a pris fait et cause pour Grace contre les caciques du parti et vétérans de la lutte pour l'indépendance, dont M.Mnangagwa est le pur produit. Les ambitions de celle qui est officiellement devenue Mme Mugabe en 1996 ne se sont révélées que récemment.
Longtemps, elle s'est contentée de jouer les Premières dames de luxe. Baptisée "Gucci Grace", "la Première acheteuse" ou encore "Disgrace", elle s'est attirée les critiques pour ses dépenses extravagantes et un goût pour les affaires financières. Grace Mugabe est entrée avec fracas sur la scène politique en 2014 en prenant la tête de la branche féminine de la Zanu-PF. De sa position, elle a fait une tribune pour défendre publiquement son mari, prenant pour cible tous ceux qui ne se rangeaient pas derrière lui le petit doigt sur la couture du pantalon. Sa première victime fut Joice Mujuru, elle aussi une vice-présidente bien placée dans la course à la succession. Sans détour, la Première dame l'accuse de complot et de corruption et précipite la mise à l'écart de celle qui était pourtant l'une des héroïneshistoriques de la guerre de libération.
Forte de la protection de son mari, Grace Mugabe devient très redoutée au sein du régime. Ses coups de colère sont célèbres. Comme en 2009, lorsqu'elle frappe un photographe britannique dans un hôtel de luxe à Hong Kong. Ou en août dernier, lorsqu'elle est accusée d'avoir agressé un mannequin à Johannesburg. L'affaire fait scandale et contraint l'Afrique du Sud a lui octroyer l'immunité.


- Lors d'un entretien accordé depuis à la télévision publique sud-africaine SABC, elle a assuré ne plus se préoccuper de ce que les autres pensent d'elle. "J'ai la peau dure, ça m'est égal", dit-elle, "mon mari dit que l'ignorance est source de félicité." La Première dame a fait des efforts pour tenter d'adoucir son image. Ses inconditionnels la surnomment "Dr Amai (Docteur Mère)", "l'unificatrice" ou encore "la reine des reines". Mais son appétit de pouvoir reste intact et suscite de plus en plus d'opposition au sein-même du régime. "Elle s'est fait beaucoup d'ennemis (...) il suffit de regarder l'ampleur des purges au sein de la Zanu-PF", déclarait récemment à l'AFP le commentateur politique Earnest Mudzengi. Sa décision de s'en prendre à Emmerson Mnangagwa a signé la fin de ses prétentions. Le "Crocodile", ainsi qu'il est baptisé, dispose de nombreux soutiens dans les milieux sécuritaires. "C'est une erreur tactique dans la bataille pour le pouvoir", juge Knox Chitiyo, du centre de réflexion Chatham House. "A la veille du congrès (le mois prochain) de la Zanu-PF, elle a dû se sentir sous pression et se dire « c'est lui ou moi »", poursuit-il, "elle a presque réussi, à quelques semaines. Il a fallu que l'armée intervienne pour l'en empêcher". Grace Mugabe est retenue depuis mercredi avec son mari dans leur résidence de Harare. Leur sort n'est plus entre leurs mains.


Des questions et des incertitudes


Point -  La situation politique au Zimbabwe reste très confuse. Anthoni van Nieuwkerk, professeur de sciences politiques à l'université de Witwatersrand à Johannesburg, répond aux questions les plus pressantes.


Pourquoi le président Robert Mugabe est-il apparu en public vendredi à Harare ? Est-il toujours assigné à résidence ?
Oui, il est toujours en résidence surveillée, mais l'armée l'autorise de temps en temps à sortir afin de montrer au monde que l'Etat de droit prévaut au Zimbabwe. Le calcul de l'armée est de dire: « traitons-le avec dignité et respect pendant qu'on cherche une porte de sortie ». C'est la raison pour laquelle il est apparu à l'université ce matin.

Peut-on parler de coup d'Etat au Zimbabwe alors que Robert Mugabe et le chef d'état-major posent côte à côte et que le président continue à assurer certaines de ses fonctions officielles ?
Normalement, quand il y a un coup d'Etat, il y a des violences, des châtiments, des morts. L'armée au Zimbabwe veut montrer que ce n'est pas un coup d'Etat normal. On assiste en fait à une révolution de palais où une faction du parti au pouvoir, la Zanu-PF, utilise des éléments des forces de sécurité - pas tous, pas la police par exemple - pour faire des changements au sein de la Zanu-PF.
Il s'agit d'un coup d'Etat contre le G40 (la faction de la Zanu-PF qui soutient Grace Mugabe).
Grace Mugabe voulait se débarrasser de l'opposition au sein de la Zanu-PF. C'est précisément l'opposition qu'elle visait qui utilise des pans de l'armée pour se débarrasser d'elle. Il s'agit donc d'une intervention militaire limitée avec un objectif politique bien défini.

Que peut-il se passer désormais ?
Il y a une tentative en cours pour mettre en place un gouvernement de transition inclusif, qui prendrait le relais de l'armée pour une période de quelques mois ou d'un an, le temps d'organiser des élections.
Mais la condition prérequise pour ce gouvernement inclusif est la démission du président. Le problème dans ce scénario est qu'il refuse de s'y soumettre.
Il faut l'intervention d'un médiateur. L'Afrique du Sud n'a pas d'autre choix que d'envoyer des médiateurs de poids sous la bannière de la SADC (Communauté de développement de l'Afrique australe) pour mener le processus.
Robert Mugabe a 93 ans, il est très frêle, il est faible. Je ne le vois pas partir en exil. Le meilleur scénario est qu'il se retire avec Grace au Zimbabwe, estime les observateurs.

Quel est désormais l'avenir de Grace Mugabe et celui d'Emmerson Mnangagwa ?
On ne sait pas où Grace Mugabe se trouve maintenant. Mais sa carrière politique est terminée. Quant à Emmerson Mnangagwa, il veut devenir le président, rien de moins, et je pense qu'il pourrait arriver à ses fins. Il pourrait entre temps diriger le gouvernement d'interim. Mais il ne faut pas oublier qu'il n'est pas un ange. C'est un vieux briscard de la politique. Il a du sang sur les mains, ce qui signifie qu'il bénéficie de soutiens importants dans l'armée et le parti au pouvoir.