Mandat d'arrêt contre le président Puigdemont / Catalogne : la suite se joue dans les tribunaux et les urnes

Partagez cet article
FaceBook  Twitter     
Plus ieurs arrestations


Poursuites n Le président catalan destitué par Madrid et exilé à Bruxelles, Carles Puigdemont, est depuis hier soir sous le coup d'un mandat d'arrêt européen émis par la justice espagnole devant laquelle il a refusé de comparaître.


Une semaine après la proclamation de la "République de Catalogne", restée sans effet et aussitôt suivie d'une mise sous tutelle de la région par Madrid, une juge d'instruction a émis un mandat d'arrêt européen à l'encontre de M. Puigdemont et de quatre de ses "ministres" repliés en Belgique pour "rébellion, sédition, détournement de fonds publics et désobéissance à l'autorité".
M. Puigdemont et ses quatre "ministres" étaient arrivés lundi en Belgique alors qu'ils devaient être entendus par la magistrate jeudi avec 13 autres membres de l'ancien exécutif catalan et six membres du bureau du parlement régional.
Le parquet fédéral belge a confirmé hier soir la réception du mandat d'arrêt, qu'il allait "étudier".
Presque au même moment, M. Puigdemont dénonçait "l'énorme influence de la politique sur le pouvoir judiciaire en Espagne", dans une interview en français à la télévision publique belge RTBF.
La juge d'instruction de l'Audience nationale, tribunal siégeant à Madrid spécialisé dans les affaires sensibles, a inculpé et écroué le vice-président Oriol Junqueras et sept autres membres du gouvernement destitué qui s'étaient eux présentés dans son bureau. Un neuvième - qui avait démissionné avant la proclamation de la "République" - a été libéré, sous caution.
Leur incarcération a été unanimement condamnée par les indépendantistes, qui font valoir le caractère "pacifique" de leur mobilisation depuis des années et du référendum d'autodétermination interdit du 1er octobre.
Comme la veille, plusieurs milliers de manifestants ont demandé vendredi soir à Barcelone law libération des "ministres", clamant aussi leur confiance dans le "président légitime" de la Catalogne. "Je suis ici parce que je m'oppose à ce qu'il y ait des prisonniers politiques", confiait Melanie Ortiz, 27 ans, au milieu d'une foule scandant "Liberté" et "Vive la République".
A moins de deux mois des élections régionales convoquées pour le 21 décembre par le Premier ministre espagnol Mariano Rajoy, M. Puigdemont a fait un pas vers sa candidature vendredi, malgré sa probable remise à la justice espagnole dans les semaines à venir.
"Je suis disposé à être candidat", a-t-il déclaré à la RTBF. "Je veux être un messager pour nos concitoyens".
Selon la procédure en vigueur en Belgique, le chef catalan et ses proches recevront une convocation devant un juge d'instruction belge, à honorer sous 24 heures, qui lui signifiera les poursuites lancées par l'Espagne et lui permettra de prendre connaissance de ses droits. Le juge d'instruction statuera aussi sur l'opportunité de la détention. M. Puigdemont pourra soit accepter le mandat d'arrêt, et être alors très vite remis aux autorités espagnoles, soit le refuser et engager un recours.

Impact sur  le tourisme

 La crise institutionnelle pèse sur l'économie catalane, et le gouvernement espagnol a dit hier souhaiter une normalisation politique rapide pour "rétablir la stabilité".
Sur le tourisme, qui représente 12% du PIB régional, l'impact est "très notable", a affirmé le porte-parole du gouvernement conservateur Inigo Mendez de Vigo.
Le taux d'occupation des hôtels de Barcelone était de 83% pendant la dernière semaine d'octobre contre environ 90% habituellement, et 67% des hôteliers affirment avoir baissé leurs prix pour compenser, selon une enquête réalisée par le gouvernement.
En octobre, la Catalogne est la région espagnole dans laquelle le nombre de chômeurs a le plus augmenté, a par ailleurs souligné M. Mendez de Vigo.
Plus de 2.000 entreprises ont transféré leur siège social hors de la région depuis le 1er octobre, selon le dernier décompte du registre du commerce.

Répercussions

Le tour judiciaire que prend le bras de fer entre Madrid et Barcelone pourrait profiter aux formations séparatistes, résolues à prendre leur revanche dans les urnes. De hauts responsables d'au moins deux partis indépendantistes ont appelé à resserrer les rangs. "Nous sommes fermement disposés à unir nos forces pour construire une liste" unique, a déclaré à la presse Marta Pascal, la porte-parole du PDeCAT (Parti démocrate européen catalan, conservateur indépendantiste), parti de Carles Puigdemont. Sergi Sabrià, porte-parole du parti ERC (Gauche républicaine de Catalogne) dirigé par Oriol Junqueras, a lui aussi jugé "absolument nécessaire une stratégie partagée contre la répression et l'article 155" de la Constitution espagnole qui a permis la mise sous tutelle de la région quelques heures après la déclaration d'indépendance. Avant les urnes, les indépendantistes ont la ferme intention de se faire entendre dans la rue.
Un syndicat indépendantiste, CSC, appelle à une grève générale pour mercredi prochain, soutenu par deux puissantes associations séparatistes, l'Assemblée nationale catalane et Omnium Cultural.
Les chefs de ces organisations sont écroués depuis la mi-octobre pour "sédition" en lien avec des manifestations d'indépendantistes. Les indépendantistes attendent surtout de se compter lors d'une grande manifestation le 11 novembre à Barcelone. Ils espèrent une mobilisation aussi massive que le 11 septembre, jour de la "fête nationale" catalane, qui avait, selon les organisateurs, rassemblé près d’un million de personnes.

Rendez-vous judiciaires


Etape n Une semaine après la proclamation unilatérale de la "République indépendante de Catalogne", cette riche région d'Espagne mise depuis sous tutelle de Madrid, les prochains rendez-vous sont dans les prétoires et les urnes.


Carles Puigdemont et son gouvernement :
Carles Puigdemont fait l'objet d'un mandat européen adressé hier au  parquet fédéral belge, de même que quatre de ses conseillers (ministres) qui se  trouveraient également en Belgique. Convoqués jeudi 2 novembre en vue de leur inculpation par une juge  espagnole, ils ont refusé de comparaître. Les neuf membres du gouvernement déchu ayant comparu ont été écroués à  l'issue de leur audition. L'un d'eux, qui avait démissionné avant la  proclamation d'indépendance du 27 octobre, a été libéré sous caution hier. Selon l'ordonnance de la juge, ils encourent des peines de 25 ans de prison  pour rébellion, 15 ans pour sédition et huit ans pour détournement de fonds  publics.

Présidente du Parlement catalan
Poursuivis pour les mêmes chefs, la présidente du parlement catalan Carme  Forcadell et les membres du bureau de cette assemblée étaient eux aussi  convoqués jeudi, mais devant la Cour suprême espagnole, compétente pour les  députés.  A la demande de leurs avocats qui souhaitent davantage de temps pour  préparer leur défense, le juge a reporté leur audition au 9 novembre en les  plaçant sous contrôle judiciaire.

Dirigeants d'associations indépendantistes
L'Audience nationale a rejeté vendredi le recours formé par deux importants  dirigeants d'associations indépendantistes, Jordi Sanchez et Jordi Cuixart,  contre leur placement en détention lundi 16 octobre, pour des faits de  "sédition" en lien avec des manifestations d'indépendantistes.  Rendez-vous électoraux

La loi électorale prévoit les délais suivants
Mardi 7 novembre : les partis qui veulent se présenter en coalition doivent  le faire savoir. Aux élections de septembre 2015, la droite et la gauche  indépendantistes (actuellement PdeCat et ERC) s'étaient présentées ensemble au  sein de la coalition "Ensemble pour le oui". Les dissensions entre les deux alliés ont été très fortes ces derniers mois  et ERC (Gauche républicaine de Catalogne) qui a le vent en poupe selon les  derniers sondages, pourrait ne pas vouloir pas se présenter avec son ancien  allié.  Mais l'incarcération de leurs dirigeants pourraient les pousser à resserrer  les rangs. La coordinatrice du PdeCat, parti de M.Puigdemont, a lancé un appel  hier à la formation d'un front commun des partis indépendantistes pour le  scrutin.  Du 13 au 18 novembre : les partis doivent transmettre la liste de leurs  candidats. La Candidature d'unité populaire (CUP, extrême gauche  indépendantiste) doit décider si elle présente des candidats à ce scrutin  organisé par l'Etat auquel elle entend désobéir.  Du 5 au 19 décembre : campagne pour les élections régionales. Cette période  pourra dans tous les cas être mouvementée, avec davantage de manifestations  pour et contre l'indépendance, comme celles qui ont agité la Catalogne tout au  long du mois d'octobre.

Elections régionales

l Elles se dérouleront le  Jeudi 21 décembre.  Les indépendantistes l'emporteront-ils ? En septembre 2015, ils avaient  obtenu ensemble une courte majorité au parlement, avec seulement 47,8% des  suffrages. Les non indépendantistes avaient obtenu plus de 51% des suffrages,  mais la pondération des voix et les répartitions de sièges favorisant les  régions rurales plus sécessionnistes, ils n'ont pas eu la majorité. La durée de la mise sous tutelle de la Catalogne en application de  l'article 155 de la Constitution est en principe de six mois, jusqu'en avril.  Selon une source gouvernementale espagnole, cette mesure sera de toute manière  maintenue au-delà du 21 décembre, jusqu'à la formation d'un nouveau  gouvernement catalan.

Un président imprévisible, qui déconcerte et divise


Portrait n Destitué par Madrid et réclamé par la justice espagnole, Carles Puigdemont se présente désormais comme le président du gouvernement catalan "légitime" en exil à Bruxelles. Mais son attitude déconcerte et divise les Catalans autant que la question de l'indépendance.


Improvise-t-il ou avait-il peaufiné cette stratégie? Est-il déconcertant  car déconcerté ou bien très astucieux?   A Barcelone, les politologues s'avouent perplexes tel Joan Botella qui  constate: "Puigdemont a énormément surpris par sa fuite en Belgique et son  comportement imprévisible". En une semaine, la Catalogne a vécu une déclaration d'indépendance restée  sans effet, sa mise sous tutelle immédiate par le gouvernement espagnol de  Mariano Rajoy, le départ surprise de son président destitué puis le placement  en détention provisoire de la moitié du gouvernement déchu.  L'homme à l'épais casque de cheveux bruns à la Beatles est désormais le  visage le plus connu internationalement d'un mouvement indépendantiste catalan  hétérogène - de l'extrême gauche au centre droit - ayant réuni 47,7% des voix  aux élections régionales de 2015.  En janvier 2016, il était maire de Gérone (98.000 habitants) et député  catalan quand il avait été appelé, par surprise, à diriger cette coalition de  partis résolus à mener les 7,5 millions de Catalans vers l'indépendance.  Dans son propre camp, les plus modérés l'ont encouragé récemment à ralentir  le processus.   Et le 26 octobre, beaucoup ont cru qu'il allait convoquer des élections:  mais après des heures de tergiversations, il y a renoncé en assurant n'avoir  pas obtenu la garantie que Madrid ne prendrait pas malgré tout le contrôle de  la région.  Depuis, il a accepté que son parti participe le 21 décembre à des élections  convoquées par... Rajoy.   "Il se repentira toujours de ne pas avoir convoqué des élections" lui-même,  avait alors jugé l'analyste Enric Juliana dans le quotidien La Vanguardia,  assurant que Puigdemont n'avait pas supporté "qu'on l'appelle +traître+ sur  Twitter".   Il était en effet soumis à toutes sortes de pressions, au sein de sa  fragile majorité, poussant à une proclamation immédiate d'indépendance.  Une fois la "république catalane" proclamée, la région était restée  vaguement étonnée qu'il ne se passe rien, comme si les indépendantistes  n'avaient pas de plan.  Mais il a assuré avoir choisi "la stratégie de la non-confrontation" pour  "éviter la violence" puisque Madrid prenait le contrôle du territoire.    Sa figure est désormais absolument clivante en Catalogne.   Une partie des Catalans lui reproche d'avoir agi en tournant le dos à une  bonne moitié de la région qui n'a jamais voulu la sécession et d'avoir mis  sérieusement en danger son économie.  Une autre partie de Catalans le considère toujours comme le "président  catalan légitime" ou, pour le moins, le crédite d'être honnête ou fidèle à ses  idées.