Octobre 1917 / Russie : il y a 100 ans la révolution : Ce fut aussi un bouleversement dans les mœurs

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Evolution - En 1917, la Russie «a devancé l'Europe et les Etats-Unis, en accordant aux femmes le droit de vote». Pour voter, les Américaines devront attendre 1920 et les Françaises 1944.



La révolution de 1917 a   aussi été un bouleversement des mœurs dans les premières années de la Russie soviétique, avec émancipation des femmes et la propagande pour l'amour libre, avant un retour rapide à l'ordre moral. Après la révolution, les femmes russes commencent à lutter pour leurs droits politiques et aussi personnels. Signe de l'évolution des mœurs, en décembre 1917, les bolcheviques adoptent un décret officialisant le mariage civil. Le mariage religieux, lui, n'est plus obligatoire. Rapidement, la famille traditionnelle est considérée comme un vestige du passé. Le ménage et les enfants sont alors vus comme des obstacles à l'édification de "l'avenir radieux" promis par le communisme. Pour libérer les femmes, des garderies, des cantines et des blanchisseries s'ouvrent dans tout le pays. En 1917, la Russie "a devancé l'Europe et les Etats-Unis, en accordant aux femmes le droit de vote". Pour voter, les Américaines devront attendre 1920 et les Françaises 1944. Si autant d'avancées ont été possibles, c'est aussi parce que les femmes ont joué un rôle actif dans la révolution russe. C'est le cas de l'épouse de Lénine, Nadejda Kroupskaïa, ou d'Alexandra Kollontaï. ministre des Affaires sociales du premier gouvernement bolchévique, cette opposante au mariage deviendra ensuite une des premières femmes au monde ambassadeur. On trouve aussi parmi ces égéries la Française Inès Armand, dont la biographie reflète les changements dans la société russe. Arrivée en Russie à six ans, issue d'une famille artistique parisienne, Inès Armand, dès l'adolescence, "se rend compte que le rôle de la femme dans la société russe est peu enviable", confie à l'AFP Renée Armand, sa petite-nièce, journaliste et auteur d'un ouvrage sur sa grande-tante. Au tournant du siècle, Inès Armand quitte son mari, ses quatre enfants et sa vie bourgeoise à Pouchkino, une ville au nord de Moscou, pour se mettre en couple avec son beau-frère Vladimir, de neuf ans son cadet. Elle a avec lui un cinquième enfant et s'engage pour la cause bolchévique. Après la mort de Vladimir en 1909, Inès Armand fait la connaissance de Lénine, qu'elle admire. Très vite, elle devient son bras droit. Ils fondent ensemble en 1914 le journal "Rabotnitsa" ("La Travailleuse" en russe), consacré à la lutte des femmes. La reprise en main conservatrice arrivera toutefois rapidement. Sous Staline, certains acquis sociaux des femmes sont préservés mais l'Etat s'emploie à contrôler strictement la vie privée de ses citoyens et la famille traditionnelle est remise à l'honneur.

Le mausolée de Lénine
 Presque cent ans après sa mort et plus d'un quart de siècle après la dissolution de l'URSS, le corps embaumé de Lénine repose toujours à Moscou dans son mausolée sur la Place rouge, devant le Kremlin. A la mort en 1924 du leader de la révolution d'Octobre, un concours est organisé en toute hâte pour lui construire une sépulture, remporté par l'architecte Alexeï Chtchoussev. L'édifice, pyramide à degrés rouge adossée aux murailles du Kremlin, est partiellement reconstruit en 1945, notamment pour y ajouter une tribune sur laquelle se tiennent dès lors les responsables soviétiques lors des défilés sur la Place rouge. La dépouille de Lénine, qui avait demandé avant sa mort à être enterré, ne devait à l'origine être montrée au public que temporairement. Mais les dirigeants de l'URSS ont décidé de conserver son corps, faisant de son mausolée l'un des principaux symboles du régime soviétique. Le corps de Joseph Staline a été exposé à côté de celui de son prédécesseur, de sa mort en 1953 à 1961, lorsqu'il a été transféré de nuit, dans le plus grand secret, dans la nécropole située derrière le mausolée, suite à la déstalinisation.

Un corps savamment entretenu  
l La conservation de la momie de Lénine depuis plus de 90 ans est une  prouesse scientifique qui a accaparé des générations de chercheurs. Son corps est entretenu par un groupe de scientifiques de l'Institut des plantes médicinales et aromatiques de Moscou, qui a également travaillé sur les dépouilles d'autres dirigeants, le Vietnamien Ho Chi Minh, l'Angolais Agostinho Neto et le Nord-Coréen Kim Il-sung. Ces chercheurs vérifient chaque semaine l'état du corps de Lénine, placé dans un mausolée à température et hygrométrie constantes et recouvert d'un sarcophage de verre qui le protège des attaques microbiennes, et l'entretiennent pour éviter son dessèchement et sa dégradation.

Sa ville natale entre souvenir et nouvelle identité 

Tapis rouges sur 4 000 m2 mais rares visiteurs : bienvenue au plus grand musée au monde dédié à Lénine, à Oulianovsk (Russie) qui aimerait bien ne plus être seulement connue comme sa ville natale. Cette grosse cité industrielle de 700 000 habitants, située à 700 kilomètres au sud-est de Moscou, s'appelait Simbirsk avant d'être renommée en l'honneur de Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, après sa mort en 1924. Pendant des décennies, cette ville sans grand intérêt architectural devint un point de passage obligé des groupes de touristes originaires des pays du bloc socialiste.  "Avant la révolution, Simbirsk était une banale petite ville", explique Evguéni Lytiakov, un militant communiste selon qui la ville n'a dû sa croissance qu'à son statut de ville natale de Lénine. Sur les berges de la Volga, où a été ouvert le mémorial Lénine, une gigantesque sculpture végétale trace le nom du leader de la révolution d'Octobre 1917. A l'intérieur, des tapis rouges couvrent les 4 000 m2 des salles d'exposition, où les visiteurs peuvent notamment découvrir un masque mortuaire de Lénine et admirer une immense maquette de l'URSS. Seule concession à la modernité, une gigantesque photographie de Vladimir Poutine, qui visita le mémorial en 2002, est accrochée à un mur. Le musée, longtemps financé par le Parti communiste, accueillait dans ses grandes heures jusqu'à 5 000 visiteurs par jour.

Sous l'œil du Kremlin  


Sélection n Contrairement au PC, bien intégré dans la vie politique dominée par le  Kremlin, les mouvements de gauche radicaux actifs au début des années 2000 ont été pratiquement liquidés par le pouvoir.


Le Parti communiste de l'Union soviétique a été interdit par le président russe Boris Eltsine après le putsch raté d'août 1991, organisé par des responsables du PC pour tenter d'empêcher le démantèlement de l'URSS. En 1993, un nouveau PC apparaît sur la scène politique. Dirigé par Guennadi Ziouganov, un ancien fonctionnaire du parti, il se déclare l'héritier du PC soviétique.
 Après une période de popularité dans les années 1990, quand les réformes poussent des dizaines de milliers de Russes dans la pauvreté, le PC est actuellement le deuxième parti à la Douma, Chambre basse du Parlement, avec 42 sièges sur 448, loin derrière le parti pro-Kremlin Russie unie. Son idéologie est aujourd'hui un mélange surprenant d'orthodoxie et d'éloge du stalinisme. L'athéisme militant en vigueur à l'époque soviétique a disparu et Guennadi Ziouganov ne manque pas une occasion de faire l'éloge de l'Eglise orthodoxe.
M. Ziouganov a également relancé le culte de Staline et va chaque année avec ses militants fleurir la tombe de l'ancien dictateur sur la Place rouge. Les mouvements de gauche radicaux accusent le PC d'avoir perdu son indépendance et d'agir sous la tutelle du Kremlin.
Le Parti communiste critique rarement les autorités, surtout après l'annexion par Moscou de la péninsule ukrainienne de Crimée en 2014 qu'il a vivement soutenue. Il concentre ses attaques - toujours mesurées - sur la politique économique du gouvernement qui louvoie entre libéralisme et capitalisme d'Etat.
Le PC est "solidaire du pouvoir" dans sa politique extérieure mais "opposé à sa politique sociale et économique", affirme Vladimir Issakov. "Nous restons fidèles aux idées de Marx et de Lénine", assure-t-il. Contrairement au PC, bien intégré dans la vie politique dominée par le Kremlin, les mouvements de gauche radicaux actifs au début des années 2000, comme le Parti national-bolchevique (NBP) de l'écrivain Edouard Limonov et le Front de gauche de Sergueï Oudaltsov, ont été pratiquement liquidés par le pouvoir. Le NBP a été interdit en 2007 comme "organisation extrémiste" après une série d'actions spectaculaires, dont l'attaque d'un bureau de l'administration présidentielle à Moscou. Plus de 150 de ses militants sont passés par la prison. Sergueï Oudaltsov, lui, vient de passer quatre ans et demi dans un camp pour organisation de "troubles massifs" en 2012. Son mouvement s'était alors joint aux libéraux qui manifestaient pour protester contre le retour au Kremlin de Vladimir Poutine.

Les nostalgiques  de l’ex-URSS 

l Nostalgiques de l'URSS, jeunes communistes et néo-bolchéviques continuent de rêver en Russie à "l'avenir radieux", promis par la Révolution d'Octobre il y a 100 ans, certains proches du Kremlin, d'autres pourchassés par les autorités. Le Parti communiste de Russie siège au Parlement et ne critique guère le Kremlin. D'autres groupes, nettement plus radicaux, agissent en marge de la vie politique classique et font l'objet de diverses poursuites judiciaires. "La révolution a ouvert la voie à une nouvelle vie avec des acquis sociaux, comme le droit à l'éducation et aux soins médicaux gratuits", explique à l'AFP Vladimir Issakov, chef du Komsomol, l'organisation de jeunesse du Parti communiste. "Sans la révolution, il n'y aurait pas eu de premier homme dans l'espace, ni de victoire dans la Deuxième Guerre mondiale, et la Russie ne serait pas devenue l'une des deux grandes puissances mondiales", est-il convaincu. Vladimir, 30 ans, raconte avoir adhéré au Parti communiste alors qu'il était étudiant en histoire, attiré par les idées social­­istes. Selon lui, ceux qui adhèrent aujourd'hui au Komsomol ont un peu plus de 20 ans et "ont déjà ressenti l'injustice de la société".

L'extrême-gauche dans les sous-sols

Dans le sombre sous-sol d'un immeuble de Moscou, Alexandre Averine, ancien membre du NBP, aujourd'hui un des chefs du parti d'extrême gauche, Drougaïa Rossia (l'Autre Russie), reconnaît : "L'opposition est en crise." Ce militant de 36 ans y voit notamment le résultat des divisions qui ont suivi l'annexion de la Crimée : la gauche a soutenu le Kremlin et les libéraux l'ont dénoncée. "Aujourd'hui, l'objectif de l'opposition russe est d'effectuer ce tournant à gauche revendiqué partout dans le monde", a affirmé Oudaltsov après sa sortie de prison en août. Il a appelé l'opposition de gauche à s'unir à l'occasion du centenaire de la révolution. Mais chacun a ses projets de commémoration. Le PC organisera une marche solennelle le 7 novembre à Moscou, autorisée par les autorités. L'extrême gauche se prépare elle aussi à manifester, mais de son côté. "Nous serons sûrement arrêtés", sourit Alexandre Averine.