Les indépendantistes veulent leur référendum coûte que coûte / Espagne : La Catalogne fait de la résistance

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"Votarem" !


Détermination n Forts de dizaines d'écoles occupées à la veille d'un référendum d'autodermination à hauts risques en Catalogne, les séparatistes se disent prêts pour cette consultation interdite par la justice et que le pouvoir central espagnol veut empêcher à tout prix.


"Votarem" ("nous voterons" en catalan) ont scandé hier soir des indépendantistes, environ 10.000, venus assister au dernier meeting de Carles Puigdemont, leur dirigeant et président de cette région du nord-est du pays depuis début 2016. "En ces moments incroyablement intenses et très émouvants, nous sentons que notre rêve est à portée de main", a-t-il lancé à la foule. Les dirigeants séparatistes ont assuré hier qu'ils disposeraient demain, dimanche, de 2.315 bureaux de vote, dont 207 à Barcelone, pour ce référendum pourtant interdit par la Cour constitutionnelle. Mais la commission électorale a été dissoute en raison du risque d'amende... et elle était composée uniquement de séparatistes, ce qui la rendait difficilement crédible. Des "comités de défense du référendum" se sont organisés, quartier par quartier, et ont distribué des consignes que l'AFP a pu consulter, par le biais du réseau social Telegram, invitant notamment les militants à rester pacifiques avant tout. Jouant sur le "droit à organiser des activités" extra- scolaires, des parents d'élèves occupaient ces sites pour maintenir les écoles ouvertes: pic-nic, soirée pyjama, chocolat chaud, cinéma à la belle étoile... La Cour constitutionnelle a interdit le vote dimanche "mais n'a rien dit sur les activités de loisirs" vendredi et samedi, a dit à l'AFP Jordi Sanchez, président de l'Assemblée de Catalogne. Les forces de l'ordre, qui ont saisi depuis la mi-septembre des millions de bulletins de vote, recherchent toujours les milliers d'urnes que les indépendantistes veulent utiliser pour ce référendum interdit par la Cour constitutionnelle. "Il n'y aura pas de référendum", a martelé le porte-parole du gouvernement conservateur espagnol Inigo Mendez de Vigo. "Les responsables (de ces agissements) se rendent coupables d'un acte de déloyauté très grave", a-t-il dit, promettant qu'ils auraient à répondre de leurs actes devant la justice. Des occupations pacifiques ont débuté hier soir dans des dizaines d'écoles en Catalogne, alors que la justice a ordonné mercredi à la police de fermer les locaux qui devraient accueillir des bureaux de vote, parmi lesquels des écoles. Plusieurs dizaines d'établissements étaient occupés, selon les différents messages postés sur les réseaux sociaux. "Moi je reste dormir ici, en principe avec mon fils aîné", a déclaré à l'AFP Gisela Losa, une mère de trois enfants rencontrée dans l'école primaire Reina Violant, du quartier de Gracia, à Barcelone, occupée par des parents d'élèves.

Titi et Grosminet

Si le gouvernement espagnol bénéficie de l'appui sans faille de ses voisins, de l'Union européenne ou de Donald Trump, il a plus de mal à convaincre les Catalans. Dans la région de 7,5 millions d'habitants, 16% de la population de l'Espagne, "ils n'ont fait aucune campagne, si ce n'est de dire +c'est illégal+", fulmine Eva de las Heras, une consultante de 51 ans rencontrée par l'AFP à Barcelone. Elle qui n'était pas indépendantiste a changé d'avis après les arrestations de hauts fonctionnaires. "Les gens se sentent blessés. C'est une question de fierté", dit-elle. Les analystes estiment que le gouvernement ne s'est pas engagé dans une campagne à grande échelle pour ne pas donner de légitimité à un référendum illégal. "Rajoy semble penser +si je ne réponds pas à tout ça, ça va se dégonfler+", affirme Caroline Gray, spécialiste des mouvements nationalistes à l'université britannique d'Aston. Mais la situation n'a cessé de se tendre depuis des années, des observateurs craignant que la société catalane n'en sorte durablement fracturée.

« Version plate »

La grande majorité voudrait pouvoir trancher la question par un référendum accordé avec l'Etat espagnol. Mais ce n'est pas le cas du vote de demain, convoqué par les autorités catalanes malgré l'interdiction de la Cour constitutionnelle. De hauts fonctionnaires impliqués dans l'organisation du scrutin ont été arrêtés la semaine dernière, provoquant de massives manifestations spontanées dans les rues de Barcelone qui ont fait la Une de médias du monde entier. Les sites Internet promouvant le référendum sont fermés les uns après les autres, tandis que des renforts de police sont arrivés de tout le pays vers la Catalogne, notamment pour empêcher les électeurs d'accéder aux bureaux de vote demain. Madrid se défend de suivre une politique de "répression", rappelant que ces décisions ont été ordonnées par la justice et le parquet. Mais les accusations de censure prolifèrent : le chef du parti de gauche radicale Podemos, Pablo Iglesias, a accusé le gouvernement de faire des "prisonniers politiques".

Les différents scénarios de l’après référendum


Interrogations - Négociations ? Déclaration d'indépendance unilatérale ou élections anticipées ? A la veille de la tentative d'organisation d'un référendum d'autodétermination interdit par la justice en Catalogne, différents scénarios politiques restent possibles après la journée de demain.

Le référendum aura-t-il lieu ? Il est pratiquement certain qu'un référendum crédible du point de vue du droit international ne pourra pas être organisé demain, Madrid ayant tout fait pour le miner, la police a saisi plusieurs millions de bulletins de vote et 45.000 convocations d'assesseurs, les listes électorales n'ont pas été publiées, les partisans du "non" à l'indépendance boycottent le scrutin… Raul Romeva, membre du gouvernement catalan en charge des relations internationales, a cependant assuré que le référendum allait bien avoir lieu : "Nous pouvons imprimer des bulletins de vote autant de fois que nécessaire, nous avons les listes électorales, des urnes et il y aura des bureaux de vote", a-t-il déclaré à l'AFP cette semaine.
- Négociations ? Comme il est de plus en plus certain qu'une partie des électeurs Catalans se rendra aux urnes (improvisées ou en bonne et due forme) quoiqu'il en soit et que le "oui" l'emportera vu que les adversaires de l'indépendance ne voteront pas, les dirigeants indépendantistes chercheront à en tirer profit, même sans déclaration d'indépendance. Mais comment ? La première option, selon Gabriel Colome, professeur de Sciences politiques à l'Université autonome de Barcelone, serait un appel à une mobilisation massive dans toute la Catalogne.
- Manifestations et troubles ? Un scénario de manifestations massives et de troubles reste aussi possible dans ce contexte. Le gouvernement du conservateur Mariano Rajoy a d'ailleurs dépêché dans la région les deux-tiers de ses policiers anti- émeutes. Avec ce scénario de mobilisation massive, les indépendantistes "tenteraient de négocier" sur les questions d'autonomie et de financement de la Catalogne. Les socialistes ont déjà créé une commission parlementaire à Madrid pour débattre du changement de statut des régions espagnoles.
- Proclamation de la République ? Pour Rafael Arenas Garcia, professeur de droit à l'Université autonome de Barcelone, une autre option serait une proclamation d'indépendance unilatérale qui contraindrait Madrid à réagir. Au sein du gouvernement, on ironise sur le sigle "DUI" qui en anglais veut dire "conduire en état d'ébriété" (Driving under influence). L'Etat a dans ce cas la possibilité de suspendre l'autonomie de la Catalogne et, par exemple, de prendre le contrôle de sa police. Il peut aussi arrêter des dirigeants catalans comme le président Carles Puigdemont, mais l'image de ces indépendantistes encadrés de policiers risquerait de faire le tour du monde et donnerait aux indépendantistes l'occasion de "passer de la logique de l'indépendance à celle de la défense de la démocratie contre un Etat répressif", a affirmé M. Colome. - Des élections anticipées ? Le troisième scénario serait celui d'une dissolution du Parlement catalan, sans que l'indépendance ne soit proclamée, pour donner lieu tôt ou tard à de nouvelles élections régionales. Les indépendantistes pourraient ainsi espérer rentabiliser les effets de la crise de ces derniers jours et obtenir une plus forte majorité au Parlement régional pour poursuivre leur lutte pour l'indépendance.

Profondément divisée

En dépit des menaces de sanctions, d'amendes, de perquisitions et de mises en examen, les indépendantistes vont de l'avant, même si la région de 7,5 millions d'habitants est profondément divisée sur le sujet. En banlieue de Barcelone, 2.000 personnes ont de leur côté participé à un meeting du parti Ciudadanos, opposé à l'indépendance, en agitant des drapeaux espagnols. "Ils veulent tout détruire, l'Espagne et la Catalogne", se lamentait Dolores Molero, 53 ans, de la ville de Tarragone, plus au sud. L'indépendantisme a progressé de façon exponentielle depuis la crise économique de 2008 et surtout après la décision de la Cour constitutionnelle en 2010 de retoquer le statut d'autonomie de la Catalogne à la suite d'un recours du Parti populaire (conservateur, au pouvoir) de Mariano Rajoy. En septembre 2015, les indépendantistes ont obtenu la majorité des sièges au parlement régional, avec 47,6% des voix. Mais le dernier sondage commandé par le gouvernement indépendantiste, publié en juillet, montre que les adversaires de l'indépendance sont plus nombreux que ses partisans (49,4% contre 41,1%). Les anti-indépendantistes ont donné pour consigne de ne pas voter, alors que la tension ne fait que monter. Dolores Molero se dit d'ailleurs inquiète pour demain. "Il faudra être prudent. Je ne sortirai pas".

Risques de troubles

Le face-à-face entre Madrid et les séparatistes en Catalogne, l'une des pires crises traversées par l'Espagne depuis le rétablissement de la démocratie après la mort du dictateur Francisco Franco en 1975, s'est rapproché hier de son paroxysme. Madrid a multiplié les mesures judiciaires et les opérations de police ces dernières semaines, provoquant des manifestations d'indignation de dockers, de pompiers et de milliers d'étudiants. La police régionale catalane -les Mossos d'Esquadra-, proche de la population, a dit craindre des troubles et a annoncé hier soir qu'en cas d'occupation de bureaux de vote, elle ferait savoir aux organisateurs qu'ils ont l'obligation de quitter les lieux avant "dimanche à 06h00 du matin", selon un document interne consulté par l'AFP, préférant donc ne pas appliquer la manière forte d'office. Madrid a envoyé en renfort quelque 10.000 agents de la police nationale et de la Garde civile qui pourraient être mobilisés.