Guerre de libération : L’histoire des héros oubliés

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Les archives à jour


Mémoire -  Il faut reconnaître que depuis ces dernières années, de nombreux écrits ou co-écrits par des moudjahidine de premier plan ont été publiés et mis en vente en librairie.


Avec le temps et la patine de l’âge, de nombreux moudjahidine jusque-là confinés dans le silence, ont décidé, sans se voir et se consulter, de mettre leurs archives à jour et de raconter leur propre vécu. Sentant leur fin venir, quelques uns ont pris la peine de noter sur papier tous les événements qu’ils ont vécus pendant la Révolution.
Ils ont compris que les séminaires occasionnels et les rencontres futures entre frères d’arme n’avaient aucun impact et ne menaient pas à grand chose.
Ils ont compris enfin qu’il leur restait peu de temps à vivre pour donner à la guerre de Libération nationale de la voix, du relief et des couleurs.
Et surtout - c’est sans doute le plus important - rendre justice à tous les anonymes qui ont donné leur vie pour le pays et dont personne ne parle. Et peut être aussi rétablir certaines vérités occultées ou marginalisées. Certes l’entreprise peut être difficile, hasardeuse même, eu égard à la mémoire souvent défaillante de nos résistants.
Pour beaucoup, le problème ne se pose pas dans la mesure où dès l’indépendance ils ont commencé à coucher sur papier tout ce qui les a marqués ou qu’ils ont vécu au jour le jour.
C’est certainement le moment puisque de nombreux acteurs de la révolution sont encore en vie. Il faut reconnaître que depuis ces dernières années de nombreux écrits ou co -écrits par des moudjahidine de premier plan ou ayant trait à des moudjahidine de premier plan ont été publiés et mis en vente en librairie. Il n y a pas un héros national qui n’ait pas eu sa biographie dans un livre ou un roman. Boumediène, Chadli, Ben Bella, Amirouche, Mohamed Saïd, Krim Belkacem. Même les hommes qui ont rompu tout lien avec le régime ont eu droit à leur «œuvre».
Comme celle de Bouchama sur Kaïd Ahmed et intitulée «Kaïd Ahmed, homme d’Etat».
Ce à quoi nous allons assister au cours des prochaines années est pour ainsi dire « le combat des seconds couteaux ». Ces chefs et ces fidaï de l’insurrection urbaine qui ont élevé le combat au stade de révolution armée.
L’organisation des moudjahidine a commencé à ouvrir ici et là des musées en l’honneur des moudjahidine pour financer l’écriture de l’histoire dans les principales régions de l’Ouest. Pour éviter les défaillances mémorielles, les promoteurs de cette magnifique idée ont eu recours au seul bassin d’information possible : Les journaux coloniaux (Echo d’Oran, Echo d’Alger, Oran républicain et Alger républicain).
Ils fourmillent d’informations circonstanciées.
Imaad Zoheir

Eternellement


Un jour peut être des écrivains, des poètes, des peintres, des sculpteurs et des cinéastes mettront en lumière le sacrifice de ces hommes et de ces femmes que l’histoire a occultés et marginalisés.
Un jour peut être des rues, des salles et des jardins porteront leurs noms dans le et les feront vivre éternellement.

Jean Caillou

Un autre personnage que l’histoire devra intégrer dans son logiciel avant que son souvenir ne s’évapore dans les profondeurs de l’oubli : celui de Jean Caillou.
Rassurez-vous, ce n’est pas un pied noir
C’est un musulman pur sang, pur produit, qui a vu le jour à Tiaret dans les années 20. De son prénom Mohamed, l’homme avait une particularité qu’il ne pouvait même pas cacher. Il était robuste et fort, aussi «balèze» qu’une armoire normande.
Sa force herculéenne lui sera fatale puisqu’il tuera de ses mains un Français pour une histoire dont on ignore l’origine. A l’issue d’un procès de justice dont le verdict était connu et attendu d’avance, Mohamed sera condamné à 20 ans de travaux forcés au bagne de Cayenne en Guyane française. Il purgera toute sa peine sans une seule année de réduction. Au bout de son cauchemar au cours duquel il croisera, semble-t-il, le fameux «Papillon» et même Queznec à l’origine du plus grand mystère que la justice française aura à percer, Mohamed rejoindra Tiaret sa ville natale.
Il sera évité comme la peste par la communauté pied noire qui l’affublera du surnom de Jean Caillou.Il lui sera difficile de se faire oublier.
Marginalisé par une société qui le rejette, hué par les gamins à chaque fois qu’il passe dans une rue, Mohamed finira par se fondre dans la masse sans jamais se faire remarquer. Jusqu’au jour où la révolution du Premier novembre 1954 appellera tous les Algériens à venir se battre et mourir pour récupérer leur patrie. Mohamed en sera. Lui et son fils, un adolescent de 17 ans à peine. Ils se battront jusqu’à leur dernière cartouche dans les monts de l’Ouarsenis au nord est de Tiaret. Ils succomberont tous les deux sans que personne trouve leurs restes.

I. Z.


Profusion d’écrits


Abondance -  La foison incroyable de ces écrits a permis de mettre à jour des événements que tout le monde a oubliés ou occultés faute de témoins et d’archives.


L’ouvrage de Hadj Belarbi Khaled, un ancien chef de fidai aujourd’hui âgé de 81 ans remédie apparemment à cette défaillance puisqu’il fait revivre des situations et des personnages qui allaient tomber irrémédiablement dans l’oubli.
Commençons par un personnage que les livres d’histoire risquent de zapper compétemment compte tenu de son relief et de son épaisseur.
Il s’appelle Philippe le Dingue.
Rassurez-vous c’est un Algérien pur sang, pur kabyle vrai de vrai élève comme tous les «derguez» de Kabylie dans la foi et l’amour de la patrie.
Beau, élancé, des yeux verts par moment, bleus azur très souvent, Philippe était ce qu’on appelle un beau brin de gosse. Son charme naturel opérait tout de suite et il pouvait passer pour un n’importe quel citoyen d’Europe avec son physique .
Cet avantage que lui ont donné sa naissance et la nature va lui permettre de réaliser presque l’impossible. D’où son nom d’ailleurs de Philippe le dingue.
Il faut être complètement cinglé et complètement fêlé pour faire ce qu’il a fait pendant la Révolution et même après.
Au point d’ailleurs qu’il est devenu le chouchou du président Boumediène.
Mais comment Boumediène a-t-il pu connaître Philippe ? (dont ce n’est pas le vrai nom mais un surnom). A Oujda. A cette époque Boumediène dirigeait le camp de l’ALN, un camp où l’on pouvait croiser des officiers tels que Bouteflika, Kaïd Ahmed, Medeghri et le colonel Othmane par exemple.
A bord d’un semi-remorque, Philippe entra dans la base américaine, chargea son engin du meilleur matériel radar qu’il trouva dans la caserne et partit remettre le tout à… Boumediène suffoqué par tant d’audace et tant de «folie» patriotique.
Après le cessez-le-feu, c’est à dire après le 19 mars 1962, Philippe installé à Oran aura un soir une idée saugrenue : boire un verre à la brasserie de Paris, le bar le plus huppé de la ville essentiellement fréquenté par des pieds noirs et puis « canarder » tout le monde et faire le maximum de victimes.
Ce qu’il fera au beau milieu de la salle à coups de pistolet et de mitraillettes.
Il ne devra son salut qu’à ses jambes, la meute qui courait derrière lui était prête à le mettre en charpie. Il aura l’intelligence et l’instinct de courir vers le quartier musulman, le plus proche, celui de M’dina el Djedida en l’occurrence. Il sera stoppé au niveau du cinéma Rex par une patrouille de moudjahidine qui l’a pris pour un espion ou un agent de l’OAS. Philippe, toujours haletant par le sprint qu’il venait de réaliser, ne devra son salut qu’à deux mots puisés au fond de sa gorge avec toute l’énergie du désespoir. « Ana arbi », « ana arbi » avec un fort accent berbère (je suis un arabe, je suis un arabe).
Les riverains qui avaient assisté à la scène à partir de la rue de Tombouctou, supplièrent la patrouille de le libérer et de le laisser tranquille. Un quad d’heure plus tard, Philippe était hors de danger. L’Algérie lui doit en outre une fière chandelle puisqu’il a mis fin à une invasion de faux billets algériens destinée à couler l’économie nationale. La toute « dernière » de Philippe pour clore sa légende était la raclée qu’il donna au préfet d’Alger Hoffman à l’hôtel Aletti, devant tout le monde.
Les deux hommes étaient tranquillement attablés quand, pour une raison inconnue, Philippe se jeta sur le préfet pour le corriger. Inutile de vous dire qu’il sera arrêté sur place et conduit en prison. Boumediène qui rentrait du Caire aux termes d’un sommet arabe apprendra la mésaventure de Philippe à l’aéroport même.
Il ira lui même le libérer de prison.
Philippe se mariera avec une bel Abésienne et investira dans un restaurant de luxe à Alger «El Djenina». Il rendra l’âme en 2003.
I. Z.


Hadj Khaled Belarbi


Opération - Hadj Khaled fera enlever en plein jour un «zazou» de l’époque qui harcelait sa femme, confisquera sa voiture et perpétra ces attentats avec, ce qui poussera le jeune homme à fuir pour devenir malgré lui un moudjahid.


Le troisième personnage de cette trilogie très peu connue est Hadj Khaled Belarbi. Agé aujourd’hui de 81 ans, il est ce qu’on pourrait appeler la mémoire, mieux la boîte noire de l’insurrection urbaine à Oran.
Dans un livre qu’il rédige, il fait découvrir aux lecteurs cette lutte que personne ne connaissait ni ne soupçonnait avec ses héros, ses légendes, ses lâches et ses martyrs. Surnommé Gaganore un nom de code que lui donnera le colonel Othmane de l’état major d’Oujda, il sera chargé de convoyer clandestinement des armés dans le train spécial Oujda-Ghazaouet.
Ce train devait charger des matières nocives et très dangereuses pour l’organisme humain, autant dire du poison pour les besoins industriels de la métropole.
Dans cette odyssée Khaled faillit mourir. Cette opération kamikaze était tellement risquée que Mustapha Kateb entreprit de la réaliser sous forme de film avec ce titre alléchant « train d’enfer ».
Le destin en décidera autrement. De page en page, Hadj Khaled nous apprendra par exemple que l’armée française déclenchera dans les quartiers d’Oran une opération originale : l’opération négro.
Cette opération consistait à mettre la main sur un fidaï noir qui aurait canardé froidement un couple de français. Mais où trouver ce noir dans des quartiers que les colons ont surnommé « villages nègres » c’est à dire l’actuelle Medina El Djedida.
Hadj Khaled fera enlever en plein jour un « zazou » de l’époque qui harcelait sa femme, confisquera sa voiture et perpétra ces attentats avec, ce qui poussera le jeune homme à fuir pour devenir malgré lui un moudjahid.
Dans ce livre actuellement à la saisie et que nous avons pu lire, Hadj Khaled nous présente une série de portraits de moudjahid et de moudjahidate inconnus et sans prétention et dont certains disent « ce que nous avons fait « fi oudjh Allah »
L’un des tous derniers survivants âgé de 90 ans, vient de s’éteindre il y a quelques semaines.
Hadj Khaled avouera que lui aussi avait hérité d’un surnom dans la population d’Oran à savoir « Khaled El mahboul » c’est à dire Khaled le fou. Mais pourquoi ce surnom et à quoi il répondait ? Il répondait en fait à l’habitude qu’a prise Khaled de couper les oreilles aux indics, aux collaborateurs et bien sûr aux tueurs de l’OAS.
Ainsi par exemple, l’avocat Me Abed, un ténor du barreau d’Oran.
Grâce à sa fougue, à son talent et à la maitrise des textes de loi, Me Abed a sauvé plus d’un algérien emprisonné. Ce qui lui vaudra d’être condamné à mort et exécuté par l’OAS. Khaled fera capturer le bourreau qui a assassiné l’avocat et lui coupera les deux oreilles qu’il offrira à la veuve Abed en signe de vengeance.

I. Z.