Des centaines de milliers d’assassinats et des milliers de disparitions : Mexique : les cartels de la drogue, de la peur et de la mort

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Des mères à la recherche de leurs enfants disparus


Souffrance - Les mains de Martha Gonzalez sont devenues calleuses et tannées à force de creuser la terre à la recherche de son fils Alberto, disparu comme des dizaines de milliers
de personnes au Mexique.


Cette femme de 45 ans vit à Veracruz, dans l'est du pays, un Etat où les cas de corruption des élus ont défrayé la chronique de même que les violences liées à la guerre que se livrent trois puissants cartels de drogue : le Cartel du Golfe, les Zetas et le cartel Jalisco Nouvelle génération (JNG). Son fils, un policier de 29 ans, a été enlevé en 2013. Alberto Valenzuela avait rejoint la police municipale moins de deux mois auparavant. Il a disparu avec six autres officiers lors d'une patrouille de routine dans la soirée du 11 janvier 2013.
Il n'est jamais réapparu. Selon certains témoins, ils auraient été enlevés par la police fédérale, mais l'enquête officielle n'a jamais abouti. Devant cette impasse, Martha Gonzalez a décidé d'agir.
Elle et les mères des autres disparus ont décidé de fouiller des fosses clandestines signalées par les habitants de la région, dans les collines Santa Fe, à environ 30 kilomètres de la ville de Veracruz, aidées par le collectif Solecito. "J'ai dû apprendre à piocher et utiliser une machette pour chercher mon fils," raconte-t-elle. "Parfois mon travail c'est de tailler dans le sous-bois. Parfois je dois creuser avec une pelle".
Au début, elle pleurait à chaque fois qu'elle trouvait un ossement humain. "Ou quand nous trouvions des vêtements de jeunes, de femmes, ou encore de chauffeurs de taxi. Maintenant nous pensons juste à retrouver nos fils" dit-elle.
Martha Gonzalez pense que son fils a été enlevé par des policiers aux ordres d'Arturo Bermudez Zurita, le chef de police de l'Etat sous le gouvernorat de Javier Duarte (2012-2016), membre du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI, droite), le parti au pouvoir. Arrêté en avril au Guatemala où il s'était enfui, Duarte a été depuis extradé au Mexique où il est désormais incarcéré, accusé de corruption, de même que Bermudez. M. Duarte aurait détourné des centaines de millions de dollars d'argent public.
Au Mexique, plus de 30.000 personnes sont portées disparues depuis 2006, année où le gouvernement a déployé l'armée pour tenter de démanteler les cartels de drogue.
Depuis, la violence a explosé et au moins 180.000 personnes ont été assassinées dans le pays, selon les chiffres officiels. Moins de 1% des crimes ont été élucidés. A Santa Fe, 137 fosses clandestines ont été localisées contenant 280 corps. Seuls neuf corps ont été identifiés. "Nous attendons de savoir qui sera la prochaine parmi nous à recevoir les nouvelles" sur l'identification d'un proche, explique Rosario Sayago Montoya, qui recherche son mari disparu. Pour elle, "c'est comme être dans le couloir de la mort".

Tests ADN

Basilia Bonastre fait également partie du collectif Solecito, qui compte 187 membres, et a débuté sous la simple forme d'un groupe sur la messagerie WhatsApp.
Il y a quelque temps, elle a enfin retrouvé les restes de son fils Arturo, qui suivait des études pour devenir infirmier lorsqu'il a été arrêté par des policiers. Cette nuit-là, huit jeunes ont été arrêtés dans la ville de Cardel.
Aucun n'a donné signe de vie depuis. Basilia Bonastre a reçu les résultats de tests ADN prouvant qu'un crâne retrouvé sur les collines de Santa Fe était bien celui de son fils.
Les restes de cinq autres jeunes enlevés cette nuit-là ont également été identifiés. Pendant cinq jours, après cette annonce, elle n'est plus sortie de chez elle et n'a plus voulu parler à quiconque. "J'avais secrètement espéré le revoir vivant, j'étais effondrée" confie-t-elle à l'AFP. N'ayant pas confiance dans les autorités, elle a toutefois exigé un deuxième test ADN. "Je veux être sûre à 100% que chaque ossement qu'ils me rendent est bien à lui" dit-elle.

Un meurtre sordide relance  la polémique sur la sécurité  des femmes


Crime -  Le meurtre sordide de Mara, une étudiante de 19 ans, a priori par le chauffeur d'une compagnie de VTC au Mexique, a relancé la polémique autour  de la sécurité des femmes dans ce pays, avec la publication d'une statistique affolante hier.


Selon l'Observatoire citoyen national sur le féminicide, Mara est la 82e femme victime d'un assassinat depuis le début de l'année dans le seul Etat de Puebla (centre), où a été découvert son cadavre vendredi. Des milliers de femmes avaient défilé dimanche, dans la capitale mexicaine et dans une dizaine d'Etats du pays, pour demander justice, pour Mara et pour toutes les femmes.
"Arrêtez de nous tuer", "Pas une de plus", pouvait-on lire par exemple sur les pancartes des manifestantes. "Nous vivons dans la peur, et c'est une réalité", commentait Pixie, une professeure de 27 ans, le visage dissimulé par crainte de représailles.
Le corps de Mara Castilla a été retrouvé vendredi, une semaine après sa disparition. Elle n'avait plus été revue après être montée à bord d'un véhicule VTC de la société espagnole Cabify pour rentrer à son domicile, à l'issue d'une soirée avec des amis. Selon l'enquête, la jeune femme aurait été séquestrée par le chauffeur et emmenée dans un hôtel de passe où elle aurait été agressée sexuellement puis étranglée.
Interrogé hier sur radio Formula, le directeur de Cabify au Mexique, Alejandro Sisniega, a assuré que sa société exigeait des postulants la copie de leur casier judiciaire. Le meurtrier présumé de Mara, recruté il y a environ un mois, "n'avait pas d'antécédents pénaux", a-t-il affirmé. Dans la journée d’hier, les autorités locales ont cependant annoncé la suspension de Cabify dans l'Etat de Puebla "pour des irrégularités dans ses protocoles de sécurité", faute d'avoir vérifié les antécédents pénaux du chauffeur. Selon le quotidien national La Razon, le meurtrier présumé avait été incarcéré dans le passé pour vol de combustible appartenant à la société Pemex.
De même, le suspect avait auparavant été renvoyé de la compagnie américaine de VTC Uber "pour mauvais comportement", a précisé devant la presse Diodoro Carrasco, secrétaire général du gouvernement de l'Etat de Puebla.
M. Sisniega a également indiqué que sa société étudiait la possibilité de mettre en place un "bouton panique" sur son application, permettant aux usagers de prévenir les autorités d'un danger imminent.


«Ma maison est la tienne» 

«Sur les réseaux sociaux, à travers le hashtag îMicasaestucasa (Ma maison est la tienne), de nombreuses jeunes Mexicaines mettaient hier leur domicile à disposition de celles qui n'oseraient pas rentrer tard chez elles. Les féminicides et crimes machistes font désormais la Une en Amérique latine, après plusieurs cas ayant défrayé la chronique ces derniers mois à travers le continent. "C'est terriblement dangereux d'être une femme en Amérique latine", avait ainsi souligné Ariadna Estevez, chercheuse à l'Université nationale autonome de Mexico, en novembre 2016, après un appel à manifester sur ce thème à travers toute la région. Sur les 25 pays au monde enregistrant le plus de meurtres machistes, la moitié sont latino-américains, avait alors expliqué l'Indienne Lakshmi Puri, directrice exécutive adjointe d'ONU Femmes.

L’un des Etats les plus violents

 Durant les années de pouvoir de M. Duarte, l'Etat de Veracruz est également devenu l'un des plus violents du pays avec 4.500 meurtres. Plus de 300 corps ont été découverts dans des charniers, mais les femmes de Solecito pensent qu'il y en a bien plus. En dix ans, sur la période 2006-2016, 3.600 personnes ont disparu dans le Veracruz, selon des chiffres officiels récemment divulgués. Pour l'heure, aucun fonctionnaire de l'Etat n'a toutefois été accusé formellement de violations des droits de l'homme.