Venezuela : Une Constituante née dans le sang et la douleur : Plus de 120 morts

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Affrontements - Dix morts, barricades, gaz lacrymogènes... le Venezuela a connu une nouvelle vague de violences, qui a entaché l'élection d'une Assemblée constituante voulue par le président Nicolas Maduro et contre laquelle l'opposition a appelé à de nouvelles marches.

Opposants et forces de l'ordre se sont affrontés dimanche à Cararas et dans d'autres villes du pays, à coups de balles en caoutchouc, bombes de gaz lacrymogènes contre jets de pierre et cocktails Molotov, lors de batailles rangées parfois meurtrières.
Dès dimanche soir, les adversaires du régime chaviste ont appelé à manifester à nouveau lundi et mercredi, jour de la mise en place de cette Assemblée, qui selon eux ne va servir qu'à renforcer les pouvoirs du chef de l'Etat et à le maintenir en place. Ils ont appelé à dresser des barricades dans tout le pays bien que le gouvernement ait menacé de cinq à dix ans de prison ceux qui feraient obstacle au scrutin.
Entre samedi et dimanche, quatre personnes, dont deux adolescents et un militaire, sont mortes dans l'Etat de Tachira, trois hommes dans celui de Merida, un dans celui de Lara, un autre dans celui de Zulia et un dirigeant étudiant dans l'état de Sucre, selon un bilan officiel.
Par ailleurs, un candidat à la constituante a été abattu chez lui dans la nuit de samedi à dimanche à Ciudad Bolivar (sud-est), José Felix Pineda, un avocat de 39 ans. Et un dirigeant de l'opposition, Ricardo Campos, 30 ans, a été tué par balle durant une manifestation dans l'Etat de Sucre (nord-est).
Ces nouvelles violences portent à plus de 120 morts le bilan de quatre mois de mobilisation pour réclamer le départ de M. Maduro.
Les militaires sont intervenus avec des véhicules blindés et des gaz lacrymogènes à Caracas, à Maracaibo (ouest) et à Puerto Ordaz (sud-est), pourchassant les manifestants qui bloquaient les rues avec des barricades.
D’autres manifestants bloquant une autoroute de Caracas ont par ailleurs été délogés sans ménagement. Un peu plus loin, au passage d'un groupe de motards de la police, une puissante détonation retentit, montre une vidéo de l'AFP.
"Je ne sais pas d'où vient leur haine, des Vénézuéliens contre des Vénézuéliens... C'est une guerre!", a déploré Conchita Ramirez, une habitant de la capitale.
Sept policiers ont été blessés par un engin explosif dans l'est de Caracas, des images de l'AFP montrant l'un d'eux avec une jambe en flammes, alors que des motos brûlent à terre.
Rassemblements, barricades, homicides : ce vote s’est déroulé alors que le pays est au bord de l'effondrement économique.
Le Venezuela est au bord de l'effondrement économique et 80% des Vénézuéliens désapprouvent la gestion du président, selon l'institut de sondages Datanalisis.
R. I. / Agences

Le cœur et le drapeau

L’ambassadrice américaine à l'ONU, Nikki Haley, a averti que le Venezuela avait fait un "pas vers la dictature". "Le simulacre d'élection de Maduro est un autre pas vers la dictature. Nous n'accepterons aucun gouvernement illégitime. Le peuple vénézuélien et la démocratie prévaudront", a déclaré Nikki Haley dans un tweet.
Washington, qui a infligé des sanctions financières à 13 anciens et actuels responsables gouvernementaux vénézuéliens, a menacé d'en prendre de nouvelles.
Outre les Etats-Unis, la Colombie, le Panama, le Pérou, l'Argentine et le Costa Rica ont annoncé qu'ils ne reconnaîtraient pas la Constituante. La Bolivie a dénoncé leur soumission au gouvernement américain. Des manifestants vénézuéliens à Madrid ont demandé que l'Espagne elle aussi ne reconnaisse pas la Constituante. En effet, plusieurs centaines de Vénézuéliens ont manifesté dimanche dans le centre de Madrid – pour rejeter l'élection le même jour dans leur pays d'une Assemblée constituante – et demander à l'Espagne et d'autres pays qu'ils ne la reconnaissent pas. "Pays du monde entier, aidez-nous", pouvait-on lire sur des pancartes brandies par les manifestants, qui agitaient des drapeaux du Venezuela.
"Nous exprimons notre soutien ferme au peuple du Venezuela qui est dans les rues, et met son cœur et son drapeau face aux balles", a confié Ana Maria Raven, une Vénézuélienne de 47 ans, disant se sentir "un peu impuissante et triste".
R. I. / Agences

Machine électorale détruite

l Les bureaux de vote étaient surveillés par les militaires. Le ministre de la Défense, le général Vladimir Padrino Lopez, a affirmé que plus d'une centaine de machines électorales ont été détruites dans des actes de violence motivés par des "facteurs politiques". "Nous sommes sûrs que nombre de ces actes violents - nous avons comptabilisé plus de 100 machines (électorales) détruites (...) - ont des motivations politiques", a-t-il déclaré.
Un incident technique survenu lors du vote de M. Maduro a retenul'attention. Au moment de faire valider en direct à la télévision sa "carte de la Patrie", carte dotée d'un code qui permet à la fois de voter et de bénéficier des programmes sociaux, n'a pas été reconnue par le système électronique, un message s'est affiché: "la personne n'existe pas ou son carnet a été annulé".
"J'ai voté pour dire aux +gringos+ et aux opposants que nous voulons la paix, pas la guerre, que nous soutenons Maduro", a assuré une électrice, Ana Contreras.
R. I. / Agences

Scènes d’affrontements


Situation - Les détonations et les cris de panique ne s'interrompent que lorsque la porte de l'église se referme. Un court instant de silence permet d'entendre la respiration saccadée des gens réfugiés à l'intérieur, puis la messe dominicale reprend.


A quelques rues de là, une puissante explosion retentit au passage de motards de la police, en blessant sept. L'un d'eux se débat, le pantalon en flammes. Quatre des motos brûlent.
Ces scènes d'une rare violence ont accompagné donc dimanche l'élection de la Constituante.
Une fois de plus, le quartier de Chacao (est), bastion de l'opposition à Caracas, a été l'épicentre des affrontements entre manifestants et forces de l'ordre, qui font partie du quotidien des Vénézuéliens depuis le début des protestations contre le gouvernement le 1er avril.
Après le Notre-Père, que les fidèles récitent les bras levés vers le ciel, l'église n'est que murmures. Quelqu'un passe la tête par la grille de la porte, puis fait signe que la voie est libre.
Peu à peu, sur leurs gardes, la trentaine de personnes qui s'étaient réfugiées à l'intérieur sortent dans la rue. Elles retournent là où elles s'étaient rassemblées pour protester contre l'initiative du président Maduro de rédiger une nouvelle Constitution par laquelle il ne cherche, selon ses adversaires, qu'à s'accrocher au pouvoir.
A l'angle de l'avenue Francisco de Miranda et de Bello Campo, le carrefour est barré par un amas de gravats, de planches, de plaques d'égout, de tuyaux, de cordes et de barbelés. "Ne courrez pas! Ils nous cernent, mais la place est prise!", crie un manifestant de la "résistance", faction la plus radicale des opposants, déterminée à se confronter aux militaires de la Garde nationale. Les manifestations ont débuté début avril pour exiger des élections générales, afin de remplacer Nicolas Maduro, que 80% des Vénézuéliens désapprouvent, selon les sondages. Mais la Constituante, loin de favoriser le dialogue et la paix, comme l'a argué le chef de l'Etat, n'a fait qu'accroître les différends, au point que la société polarisée semble irréconciliable. Et la peur est là: les opposants craignent que ne s'instaure un "communisme à la cubaine", les plus pauvres et les fonctionnaires ne veulent pas perdre le bénéfice des programmes sociaux.
José Gregorio Bastidas vit dans le quartier populaire de Petare, dont le conseil communal l'a menacé de lui supprimer l'accès aux produits subventionnés.
Pour lui, la Constituante "va détruire la démocratie, les pouvoirs... On ne pourra plus manifester. La dictature est déclarée. Ça fait de la peine de voir comment ils ont détruit le pays. C'est la Constituante de l'humiliation et du chantage!"
Dans l'église de Chacao, une jeune femme de 31 ans qui préfère l'anonymat, ignore ce qui l'attend lundi: elle travaille dans un ministère, mais a dit qu'elle ne voterait pas.
Elle joue le tout pour le tout. Mais "j'ai l'impression que nous n'avançons pas, que les manifestations n'en finissent pas et que seulement augmente le nombre de morts", dit-elle en larmes.
Maduro crie victoire

 Dans d'autres quartiers de Caracas, comme El Paraiso et Montalban (ouest), des habitants disent que des militaires ont "envahi" des immeubles à la poursuite de "guarimberos", terme désignant les manifestants qui montent des barricades.
Au carrefour de la Francisco Miranda, des jeunes préparaient des cocktails Molotov quand a retenti un cri d'alarme à l'approche d'une vingtaine de motards de la Garde nationale.
Reçus par des jets de pierres, les policiers répliquent à coup de balles en caoutchouc et de gaz lacrymogènes, puis s'en vont. Ils sont venus d'une autre direction que la patrouille précédente, qui a poussé les manifestants à se réfugier dans l'église.
"C'est une guerre inégale. Eux, ils ont des armes. Moi, des pierres et un drapeau", déplore Abed, 40 ans, refusant de donner son nom de famille.
Dans l'affrontement, des policiers ont frappé un photographe et des secouristes, dérobé leur matériel.
Puis il s'est mis à pleuvoir et la barricade improvisée est tombée. Comme hier et les jours précédents, les manifestants reprendront la bataille demain.
R. I. / Agences