Brésil/Corruption  et blanchiment d’argent : Après Temer, c’est au tour de Lula de passer sur le gril

Partagez cet article
FaceBook  Twitter     
10 ans de prison pour l’ex-président


Conséquence -  "Comme l'emprisonnement d'un ex-président de la République représente un certain traumatisme, (...) il est plus prudent d'attendre le jugement de la cour d'appel".


L'ex-président brésilien Lula, icône de la gauche, a été condamné hier à près de dix ans de prison pour corruption, une sentence qu'il va contester en appel pour préserver ses chances de concourir à la présidentielle de 2018. Luiz Inacio Lula da Silva, dont le charisme a contribué à rehausser la stature internationale du Brésil lors de ses deux mandats (de 2003 à 2010), a été condamné en première instance à neuf ans et six mois de prison pour corruption et blanchiment d'argent. Mais il restera en liberté en attendant le jugement en appel. La condamnation est venue du bureau de Sergio Moro, juge emblématique de l'opération "Lavage-Express" qui a déjà mis sous les verrous des dizaines d'hommes politiques de tous bords impliqués dans le méga-scandale de corruption autour de la compagnie pétrolière publique Petrobras. "La responsabilité d'un président de la République est énorme, et par conséquent sa culpabilité aussi", a insisté le juge dans sa sentence. Mais "comme l'emprisonnement d'un ex-président de la République représente un certain traumatisme, (...) il est plus prudent d'attendre le jugement de la cour d'appel", a dit le magistrat dans sa décision. Les avocats de Lula ont rapidement réagi. "Nous faisons appel et prouverons son innocence devant toutes les cours impartiales, y compris aux Nations unies", a indiqué à l'AFP un membre du cabinet d'avocats qui défend l'ex-président. Lula, 71 ans, ne passera donc pas forcément par la case prison, du moins pas dans l'immédiat. Mais si la condamnation est confirmée en appel, il ira en prison et ne pourra pas se présenter à l'élection présidentielle de 2018 pour laquelle il est en tête des intentions de vote. Ancien ouvrier métallurgiste, Lula avait atteint des niveaux de popularité record quand il avait quitté le pouvoir en 2010, notamment grâce à d'ambitieux programmes sociaux qui ont permis à des millions de Brésiliens de sortir de la misère. Mais ce tribun charismatique ayant connu la faim a fini par être rattrapé par l'obstination du juge Moro, qui a fait du cas Lula l'un de ses grands combats. L'ex-président a été entre autres accusé d'avoir reçu en guise de pots-de-vin un appartement triplex dans une station balnéaire, de la part du groupe de construction OAS. Selon le juge Moro, il aurait bénéficié au total de largesses à hauteur de 3,7 millions de réais (1,06 million d'euros) pour intercéder en faveur de cette société dans l'obtention de contrats publics du géant pétrolier Petrobras. L'ex-chef de l'Etat, qui est visé par quatre autres procédures judiciaires, a toujours nié les accusations dont il fait l'objet. "Le président Lula est innocent. Aucune preuve crédible de sa culpabilité n'a été produite", ont affirmé ses avocats dans un communiqué. "Ce jugement aux motivations politiques est une atteinte à la démocratie, une grande source d'inquiétude pour le peuple brésilien et la communauté internationale".

«C’est politique… »

Lula s'est montré "serein" en apprenant sa condamnation, mais il a ressenti "une indignation naturelle, comme toute personne condamnée sans preuves", a déclaré l'un de ses avocats, Cristiano Zanin Martins. Valeska Zanin Martins, également avocate de l'ancien président, a relevé une intention politique dans sa condamnation: "Ils veulent tenir Lula à l'écart de la course à la présidence, alors qu'il est en tête dans les sondages", a-t-elle dit. Le Parti des Travailleurs (PT), fondé par Lula dans les années 80, a dénoncé "un acharnement judiciaire sans précédent dans l'histoire du Brésil" et convoqué des manifestations dans toutes les grandes villes du pays. A Sao Paulo, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées sur l'Avenida Paulista, principale artère de la capitale économique du Brésil, pour exprimer leur soutien à Lula.

«Lula est innocent»

"Lula est innocent et le peuple brésilien viendra à sa rescousse par la voie démocratique en 2018. Nous allons résister", a réagi Dilma Rousseff après l'annonce de la condamnation de son mentor.

Menacé par quatre autres procédures judiciaires

L'ex-président brésilien Luiz Inacio Lula da Silva, est visé par quatre autres procédures judiciaires dans le cadre du méga-scandale de corruption qui secoue l'ensemble de la classe politique. L'enquête sur le scandale Petrobras a mis au jour un gigantesque réseau de versement de dessous de table pour truquer des marchés publics, notamment liés au géant pétrolier étatique. Lula a été accusé d'avoir bénéficié de largesses à hauteur de 3,7 millions de réais (1,06 million d'euros) de la part de l'entreprise de bâtiment OAS, impliquée dans le scandale Petrobras. Dans une autre procédure, Odebrecht, plus grande entreprise de BTP du Brésil, aurait fait une donation de 12 millions de réais (3,3 millions d'euros) pour l'achat d'un terrain à Sao Paulo afin d'y construire l'Institut Lula, qui a vocation à perpétuer son héritage politique. La transaction n'a finalement pas été réalisée et l'Institut a fini par être construit sur un autre terrain, mais les procureurs affirment détenir des preuves de tentative de corruption. L'enquête porte aussi sur un appartement censé être loué par l'épouse de Lula, décédée depuis, qui aurait en fait été acheté pour elle par Odebrecht sous le nom d'un homme de paille. Lula est par ailleurs accusé de blanchiment d'argent et de trafic d'influence dans l'achat par l'armée brésilienne d'avions de chasse suédois Gripen, un contrat de 5 milliards de dollars. Selon les procureurs, l'ex-président a reçu 2,25 millions de réais (625.000 euros) à travers une entreprise de son fils Luis Claudio "pour influencer" Dilma Rousseff, qui lui a succédé à la tête du pays en 2010, "dans l'achat d'avions de chasse Gripen de Saab", alors que le Français Dassault était aussi sur les rangs avec son Rafale. Dans ce volet de l'enquête, Lula a aussi été accusé d'intercéder pour la concession d'avantages fiscaux à des constructeurs automobiles. Delcido do Amaral, ancien sénateur du PT passé aux aveux, accuse Lula d'avoir tenté d'acheter le silence de Nestor Cervero, ancien directeur du secteur international de Petrobras impliqué dans le scandale de corruption. Enfin, Lula est accusé "d'influencer la politique de financement international du BNDES (Banque National de Développement), pour favoriser Odebrecht en déterminant que les emprunts soient concentrés dans des pays d'Afrique comme l'Angola". En retour, l'ancien président aurait touché 20,6 millions de réais (6,4 millions de dollars) de pots-de-vin.

Un géant aux pieds d'argile


Chute -  Lula, ouvrier métallurgiste devenu le président le plus populaire de l'histoire du Brésil et icône de la gauche latino-américaine, risque de voir son fabuleux destin se terminer par la case prison.


Enfant, Luiz Inacio Lula da Silva a connu la faim. Il lui arrivait de cirer des chaussures pour ramener un peu d'argent à la maison. Arrivé au sommet d'un État marqué par des inégalités béantes, celui qui incarnait un Brésil conquérant et ouvert sur le monde a été rattrapé par les affaires de corruption. Visé au total par cinq procédures en justice, ce redoutable tribun de 71 ans n'a pourtant pas dit son dernier mot et va faire appel de sa condamnation à près de dix ans de prison. En tête des intentions de vote à l'élection présidentielle de 2018, il rêve toujours d'un retour au pouvoir, même s'il suscite aussi un niveau de rejet élevé dans l'opinion. Sous la présidence de cet homme charismatique à la voix rauque et à l'éternelle barbe, 30 millions de Brésiliens sont sortis de la misère pour grossir les rangs de la classe moyenne, de 2003 à 2010. Au terme de son second mandat en janvier 2010, son taux de popularité de 80% avait permis l'élection de sa dauphine Dilma Rousseff, ex-guérillera torturée sous la dictature militaire. Premier chef de l'Etat brésilien issu de la classe ouvrière, il a mis en œuvre d'ambitieux programmes sociaux, en bénéficiant des années de croissance. Cette success-story lui a conféré une stature internationale de premier plan, lui permettant de décrocher l'organisation des deux plus grands événements sportifs planétaires: le Mondial de football en 2014, et les jeux Olympiques, qui ont eu lieu en août 2016 à Rio de Janeiro (sud-est). Le président américain Barack Obama était lui aussi tombé sur le charme de Lula, le qualifiant de "el hombre" ("l'homme"). Rien ne prédisposait à un tel destin ce cadet d'une fratrie de huit enfants, né le 6 octobre 1945 dans une famille d'agriculteurs pauvres du Pernambouc (nord-est). Lula a sept ans lorsque sa famille émigre à Sao Paulo pour échapper à la misère. "J'ai connu la faim, et quand on a connu la faim, on ne renonce jamais", a-t-il récemment rappelé. Ouvrier métallurgiste à 14 ans, il perd l'auriculaire gauche dans un accident du travail. A 21 ans, il entre au syndicat des métallurgistes et en devient le président en 1975. Il conduit les grandes grèves de la fin des années 1970, en pleine dictature militaire (1964-1985). Fondateur du Parti des Travailleurs (PT) au début des années 80, Lula se présente pour la première fois à l'élection présidentielle en 1989 et échoue de peu. Après deux nouveaux échecs, en 1994 et 1998, la quatrième tentative sera la bonne, en octobre 2002. Il est réélu en 2006. En février, Lula a dû affronter une autre épreuve avec la mort de son épouse, Marisa Leticia Rocco, son premier soutien durant 40 ans de lutte, qui ne sera pas avec lui alors qu'il risque la disgrâce.


«Le serpent est vivant»

Idéaliste mais pragmatique, il est passé maître dans l'art de tisser des alliances parfois contre-nature ou de se débarrasser d'amis devenus gênants. En 2005, il a décapité toute la direction PT, impliquée dans un scandale d'achat de votes. En octobre 2011, il a souffert d'un cancer du larynx après son départ du pouvoir et dont il s'est rétabli. Sa tentative de retour aux affaires en tant que ministre de Dilma Rousseff en mars 2016 avait été un échec qu'il avait mal vécu, tout comme la destitution de sa dauphine pour maquillage des comptes publics en août de la même année. Mais, toujours combatif, Lula avait l'an dernier déclaré aux juges voulant l'amener pour un interrogatoire forcé en forme d'humiliation, devant les caméras de télévision, "le serpent est vivant".

Hausse de la Bourse

La Bourse de Sao Paulo, qui évoluait de façon stable pendant la matinée, a vu son indice en hausse de 1% peu après l'annonce de la condamnation et de 1,57% à la clôture, et le réal brésilien s'est apprécié par rapport au dollar. Des manifestants anti-Lula sont eux aussi descendu dans la rue à l'annonce de sa condamnation. "Lula en prison!", criait Fatima Ferreira, traductrice de 63 ans drapée dans un drapeau brésilien. "J'ai une totale confiance en Sergio Moro, même s'il aurait pu être plus sévère", a-t-elle estimé pour l'AFP, avant de souffler dans une trompette au milieu de l'Avenida Paulista. À Brasilia, le député Efrain Filho, du parti de droite DEM, s'est lui aussi félicité de la décision du juge Moro, une "leçon de citoyenneté pour le peuple brésilien".