La région est tout entière au bord de l’explosion : Vers la balkanisation de la péninsule arabique?

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Une crise sans précédent


Motivations. Les raisons de ce brutal isolement diplomatique et de cette crise au sein du monde musulman sunnite sont diverses mais toutes intimement liées.


Accusé de soutenir le terrorisme et les forces chiites, le Qatar subit depuis le 05 Juin dernier  un isolement sans précédent. Une fronde menée par l'Arabie saoudite et soutenue par l'Egypte, le Bahreïn, les Emirats Arabes Unis et le Yémen, qui intervient deux semaines seulement après la visite de Donald Trump à Ryad. Ces cinq pays ont procédé à la fermeture  de leur frontières afin d’isoler le Qatar.
Depuis la création en 1981 du Conseil de coopération du Golfe (CCG), il n’y a jamais eu de pareil séisme diplomatique dans la région. Une crise qui semble partie pour s’installer dans la durée, tant les hostilités diplomatiques et les rétentions économiques  ont atteint un summum ces derniers jours, avec l’escalade des propos belliqueux et des déclarations incendiaires entre les protagonistes par média interposés. Une crise dont les observateurs craignent qu’elle ne finisse par déborder de son aspect diplomatique pour devenir carrément militaire avec les conséquences que tout le monde peut imaginer pour l’ensemble de la péninsule arabique.
Les grandes compagnies aériennes Emirates, de Dubaï, et Etihad, d'Abou Dhabi, ont également annoncé la suspension de tous leurs vols vers et en provenance du Qatar à partir du 06 Juin et ce : «jusqu'à nouvel ordre».
De plus, le Qatar a été exclu de la coalition militaire arabe qui combat des rebelles Houthis pro-iraniens au Yémen, ce qui est le signe le plus patent de la méfiance généralisée qu’il suscite parmi ses ex-alliés. Les raisons de ce brutal isolement diplomatique et de cette crise au sein du monde musulman sunnite sont diverses mais toutes intimement liées. Accusé à la fois de soutenir le groupe Etat Islamique, Al-Qaïda, les Frères musulmans et critiqué pour sa prétendue complaisance avec des groupes chiites, le Qatar a réagi avec colère en accusant à son tour ses voisins du Golfe de vouloir le mettre sous tutelle. Des positions tranchées et rien ne semble désormais capable de calmer les tensions qui semblent se diriger vers l’escalade et les bruits de bottes, le pire scénario, quoi…
Hocine Hamid

Les 07 mesures décidées contre  le Qatar

• Rupture immédiate des relations diplomatiques avec le Qatar. Le Bahreïn et les Émirats ont demandé à leurs diplomates de quitter Doha dans les 48 heures et intimé l’ordre aux diplomates qataris de quitter les territoires émiratis et bahreïni durant la même période.

• Interdiction des espaces aériens des cinq pays aux vols de la compagnie aérienne qatarie ainsi que la suspension des dessertes aériennes et maritimes avec ce pays dans les 24 heures.

• Les compagnies Etihad, Emirates et flydubai des Émirats arabes unis ont suspendu les vols sur Doha à partir de mardi matin. Qatar Airways a pour sa part suspendu ses liaisons avec l’Arabie saoudite, dont la compagnie nationale Saudia a pris une mesure similaire.
•    Fermeture de la frontière terrestre entre l’Arabie saoudite avec le Qatar. Cette frontière était l’unique point de passage des biens importés par voie terrestre par Qatar à travers l’Arabie saoudite. Selon Al Arabiya, la quantité énorme des matériaux de construction engloutie par les projets de la Coupe du monde 2022, prévue dans le petit émirat, passe par cette frontière.
• Interdiction pour les ressortissants de ces pays, notamment l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Bahreïn de se rendre au Qatar et vice versa.
• Les ressortissants du Qatar, visiteurs ou résidents permanents en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et au Bahreïn sont dans l’obligation de partir dans un délai de 14 jours. Cette mesure contredit un accord sur la libre circulation au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG : Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Oman, Qatar)
•  Seuls les pèlerins du Qatar peuvent se rendre sur les lieux saints musulmans en Arabie saoudite..
 H. H.

Un ultimatum avant la guerre ?

l Les derniers développements de cette crise inquiétante ne sont pas faits pour tempérer les passions sur le point de se déchaîner : l ’Arabie Saoudite et ses alliés ont, le 23 juin, porté à 13 le nombre de conditionnalités auxquelles devra  satisfaire le Qatar s’il veut revenir dans le giron des pays du Golfe, s’il veut le retour  à une relation « normale » avec ses voisins. Des conditions très contraignantes, voire humiliantes, comme la fermeture de la chaîne de télévision Al-Jazeera et la rupture des relations diplomatiques avec l'Iran, la rupture de tout lien avec les Frères musulmans, l'Etat islamique, Al Qaïda, le Hezbollah et le Front Fateh al Cham et la fermeture d'une base militaire turque dans l’émirat. Les coalisés arabes contre le Qatar donnent dix jours à Doha pour exécuter l’ensemble de ces conditions, transmises par le biais du Koweït, qui joue un rôle de médiateur dans cette crise, mais le communiqué n’indique pas quelles sont les mesures prévues en cas de non-respect, ce qui éloigne pour le moment le recours à l’action militaire, cette option qui est dans tous les esprits surchauffés des protagonistes et que nombre d’observateurs craignent de voir se concrétiser plus vite qu’on ne le pense. Côté qatari, cette nouvelle escalade n’a pas encore suscité de réaction, mais quelle que soit cette dernière, elle ne risque pas de déroger à la ligne suivie par le Qatar depuis le début de la crise, à savoir son rejet pur et simple de ce qu’il appelle les «allégations» à l'origine de la rupture. Le Qatar continuant à exiger la levée des mesures de rétorsion prises à son encontre depuis le 05 Juin comme un préalable à toute négociation avec ses adversaires arabes.L’avenir est donc plus que jamais ouvert à toutes les conjectures et rien ne vient jusqu’ici conforter l’option d’une issue pacifique à cette crise du Golfe qui prend l’allure de la plus grande menace de tous les temps qui pèse sur une région que l’on croyait à l’abri des soubresauts dangereux grâce à ses richesses infinies et sa faible densité en population. Une guerre contre le Qatar ne constitue plus une issue improbable et l’évolution de la situation dans les tous prochains jours confirmera ou infirmera cette option redoutable et redoutée…
H. H

Non-respect de la ligne anti- iranienne



Conséquence -  Avec la mise au ban du Qatar dans la péninsule arabique, c’est le tout-puissant Conseil de coopération du Golfe (CCG) qui prend un sérieux coup.


C’est une nouvelle étape d’un point de vue géopolitique dans l’affaiblissement et le morcellement du monde arabe, car ce Conseil était le dernier pôle arabe cohérent, aux niveaux politique, économique et géopolitique, après la dislocation de fait de la Ligue arabe qui n’a pas résisté aux révoltes syrienne, libyenne et égyptienne.
De plus, la décision d’isoler le Qatar a certainement à voir avec le blanc-seing tacite de Donald Trump qui, lors de sa visite à Ryad en mai, avait appelé à «chasser» les extrémistes et «les terroristes», en référence aux groupes djihadistes. Il a également demandé à la communauté internationale «d'isoler» l'Iran.
Un discours qui avait grandement précipité la décision des Saoudiens assurés de la non-intervention des Etats – Unis dans cette affaire.
Par ailleurs, et c’est là que semble résider la raison profonde de la colère saoudienne contre le Qatar : ce dernier ne respecte pas la ligne anti-iranienne dure  à l’instar de toutes les autres monarchies de la région qui soutiennent massivement l’Arabie  Saoudite dans sa guerre «froide» contre le puissant voisin iranien. Ce dernier, Etat chiite, est accusé par les Saoudiens de faire du prosélytisme effréné pour sa doctrine et d’utiliser tous les moyens pour «chiitiser» toute la Péninsule et faire tomber les monarchies sunnites dirigeantes. Pour rappel, l’Arabie Saoudite est intervenue militairement au Yémen pour chasser les milices chiites houthies du pouvoir et restaurer le président sunnite déchu Abd Rabbo Mansour Hadi. En menant l'intervention au Yémen, Ryad  a voulu montrer qu'elle ne se contentera pas de sanctions économiques et diplomatiques, mais qu’elle savait faire la guerre également pour contrer la montée en puissance de l’influence iranienne chiite dans la région, ce qui constitue la plus grande menace pour l’Arabie Saoudite et la ligne rouge à ne pas franchir, coûte que coûte.  
Ainsi, l'Iran constitue l’acteur visé en toile  de fond d'un rapport de force global entre l’axe russo-chiite et l’axe américano-sunnite. Ryad ayant invoqué le soutien présumé du Qatar aux  activités de groupes armés chiites soutenus par l'Iran dans la province de Qatif, région située dans l’est de l’Arabie Saoudite où est concentrée la minorité chiite saoudienne.
Le Qatar est également accusé de soutenir et aider la majorité chiite du Bahreïn qui suscite régulièrement des troubles dans ce petit royaume dont la famille régnante est, elle, sunnite et soutenue par l’Arabie Saoudite.
H.H

Cela a commencé en 2014 déjà…

l En fait, tous les observateurs de la scène arabe s’accordent à dire que l’isolement du Qatar au sein des monarchies du Golfe est une idée qui trotte depuis quelques années déjà dans la tête des Saoudiens notamment. En effet, en 2014, l'Arabie saoudite, Bahreïn et les Emirats Arabes Unis avaient rappelé leur ambassadeur à Doha pour protester contre le soutien présumé du Qatar aux Frères musulmans.  Plus récemment, la tension était montée à un cran inédit par médias interposés, en raison de faux propos attribués à l'émir cheik qatari Tamim ben Hamad Al-Thani. Les propos controversés de ce dernier rompaient avec le consensus régional sur plusieurs sujets sensibles, notamment l'Iran, le voisin chiite vu comme un allié stratégique alors qu'il vennait d'être accusé par l'Arabie saoudite d'être «le fer de lance du terrorisme».
Il faut ajouter à cela la concurrence exacerbée entre les familles bédouines de la Péninsule arabique, toutes issues de la branche sunnite. Néanmoins, la dureté des mesures décidées par l’Arabie Saoudite et ses alliés sont assez radicales pour indiquer qu’il ne s’agit pas d’une énième crise passagère mais bel et bien d’un casus belli, une déclaration de guerre. L’objectif avoué de la coalition anti-Qatar est d'asphyxier économiquement le Qatar afin de l’affaiblir suffisamment pour le faire plier sur l’ensemble des dossiers qui fâchent le puissant voisin saoudien. A ce stade, la grande inconnue concerne l'avenir du site Al Udeid, l'une plus grandes bases militaires américaines au monde installée sur le sol qatari. C'est l'un des principaux pôles aériens au Moyen-Orient. Une partie de la guerre en Syrie est gérée depuis ce centre de commandement.mais comme le dit si bien l’agent Mulder des x – files, la vérité est ailleurs, mais pas très loin quand même…

Le Qatar contre-attaque : 36 F-15 acquis chez…Trump !

Cette escalade de mesures économiques coercitives et d’isolement diplomatique tous azimuts prises contre le Qatar, va toutefois être freinée par une contre-attaque surprise de l’Emir Tamim bin Hamad al Thani : ce dernier signe, le 14 Juin,  avec les Etats-Unis le contrat d’achat de 36 avions de combat Boeing F-15 pour une valeur de 12 milliards de dollars. Le Pentagone avait déclaré que ce contrat allait renforcer la coopération en matière de sécurité et l’interopérabilité entre les États-Unis et le Qatar.
C’est, en quelque sorte, la parapluie américain qui se déploie de nouveau sur l’Emirat isolé et un pied-de-nez inattendu à l’Arabie Saoudite. En effet, le contrat qatari intervient moins d’un mois après la signature, le 20 mai dernier, d’une série d'accords de coopération militaire entre     le Roi  Salman et Donald Trump portant sur des investissements saoudiens dépassant  les 380 milliards de dollars. Des contrats destinés à soutenir à long terme la sécurité de l'Arabie saoudite et de la région du Golfe face aux menaces de l'Iran, avaient déclaré les deux parties.

Les Etats – Unis sont donc, comme toujours, les principaux bénéficiaires de cette nouvelle crise du Golfe, Trump ayant réussi à vendre des armes aux deux protagonistes en même temps, du tout bénéfice pour les USA, de la realpolitik franche et massive et qui indique bien que Trump et son administration veulent réellement maintenir sous contrôle US le jeu géostratégique dans le Golfe, en tirant avantage de toutes les situations et, surtout, en marquant des points à son ennemi intime, le seul qu’il peut craindre, la Russie, bien sûr…Toutefois, l’Emir Tamim est, lui, le grand vainqueur face à son rival Saoudien, car l’acquisition des F-15 US lui permet d’éloigner quelque peu le spectre de la guerre ouverte, les Etats-Unis s’opposeront inévitablement à une action armée saoudienne contre le Qatar : il doit désormais ménager la chèvre et le choux, car les protagonistes sont ses deux «clients» attitrés. Il faut dire que l’Emir Tamim n’avait plus donné signe de vie publiquement depuis le 5 juin date de l’annonce de la décision de rupture des relations diplomatiques avec le Qatar par l’Arabie Saoudite et ses cinq alliés, signe que cette décision dont l’ampleur était inattendue avait réellement déstabilisé le jeune Emir qui avait, depuis,  évité de se déplacer à l’étranger car un «coup d’état» aurait été possible en son absence. Désormais il va pouvoir rencontrer ses concitoyens qui ont été surpris par son manque de présence dans un moment aussi critique.
H.H.