Il aurait touché, notamment, 150 000 dollars de pots-de-vin : Le président brésilien formellement accusé de corruption

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Un taux  de popularité  au plus bas


Procédure -  Le procureur-général du Brésil a présenté hier soir une demande de mise en accusation formelle contre le président Michel Temer pour corruption passive, une procédure inédite qui pourrait sonner le glas d'un mandat secoué par les affaires.


Le procureur général accuse notamment M. Temer de s'être «prévalu de sa condition de chef d'État» pour recevoir 500.000 réais (environ 150.000 dollars) de pots-de-vin de la part du géant de la viande JBS, impliqué dans le gigantesque scandale de corruption qui touche le Brésil, selon l'acte d'accusation rendu public par la Cour suprême (STF). La crise politique a atteint son paroxysme à la mi-mai, avec la révélation d'un enregistrement sonore compromettant dans lequel le chef de l'Etat semble donner son accord à un des propriétaires de JBS pour acheter le silence d'un ex-député aujourd'hui en prison.
Il y a deux semaines, il a échappé de justesse à la justice électorale, bénéficiant d'un non-lieu dans une affaire de financement illégal de campagne qui aurait pu lui coûter son mandat. «Il n'y a pas de plan B, il faut continuer à aller de l'avant», a insisté M. Temer, en référence aux mesures d'austérité que son gouvernement tente de mettre en place pour sortir le pays d'une récession historique.
Même si le Brésil donne de timides signes de reprise, la cote de popularité de M. Temer est au plus bas, avec un taux d'approbation de 7%, le pire pour un président brésilien depuis près de 30 ans, selon un sondage publié samedi. Plus grave encore, 65% des personnes interrogées souhaitent qu'il quitte le pouvoir avant le terme de son mandat, fin 2018.
Il s'agirait du deuxième changement brutal à la tête de l'Etat en un an, après la destitution controversée de Dilma Rousseff (gauche), dont M. Temer était le vice-président avant qu'elle ne soit écartée du pouvoir pour maquillage des comptes publics.
Selon les spécialistes, ce scénario est néanmoins plus improbable, car le président actuel dispose encore d'appuis importants au Parlement.
«Beaucoup de députés sont aussi impliqués dans des affaires de corruption, ce qui crée un sorte de réseau de solidarité», explique à l'AFP Sylvio Costa, analyste politique du site Congresso em Foco.
«Il ne dispose plus d'une majorité solide au Parlement, mais l'opposition n'a pas la force nécessaire pour l'écarter du pouvoir», prévoit-il.

Organisation criminelle

l Les accusations dont M. Temer fait l'objet sont d'une extrême gravité. Les enquêteurs disposeraient de preuves qui «indiquent avec vigueur la pratique de corruption passive», selon un rapport préliminaire rendu public la semaine dernière. L'enquête repose sur les confessions explosives de dirigeants du géant de la viande JBS, dont l'un des propriétaires, Joesley Batista, est l'auteur de l'enregistrement compromettant qui a déclenché le scandale. Une des principales lignes de défense du président consistait à dénoncer une «manipulation» de cet «enregistrement clandestin», mais l'expertise de la police brésilienne atteste qu'aucun montage n'a été effectué, a révélé vendredi le journal Folha de Sao Paulo. Au-delà de cet enregistrement, les témoignages d'anciens cadres de JBS font aussi état du paiement de millions de dollars de pots-de-vin pour alimenter les caisses noires de partis de tous bords, y compris le PMDB de M. Temer. Le rapport de la police évoque des preuves du versement de pots-de-vin à l'ex-député Rodrigo Rocha Loures, ancien proche collaborateur du président, arrêté le 3 juin dernier. Filmé en train de recevoir une valise pleine de billets, M. Loures est cité par plusieurs dirigeants comme l'intermédiaire de M. Temer pour le paiement de ces dessous-de-table. En plus des soupçons de corruption, l'enquête dont il fait l'objet porte aussi sur des accusations d'entrave à la justice et d'association de malfaiteurs. Rodrigo Janot doit se prononcer prochainement sur ces deux autres chefs d'accusation.

Un «traître» pour Rousseff
n Avant d'accéder à la fonction suprême, M. Temer avait été pendant plus de cinq ans vice-président de Mme Rousseff, qui lui a collé l'étiquette infamante de «traître». Le profil sans relief de ce cadet d'une fratrie de huit enfants, né d'immigrants libanais en 1940 dans l'Etat de Sao Paulo (sud-est), toujours tiré à quatre épingles, le visage un peu figé par la chirurgie esthétique, réserve toutefois des surprises. M. Temer a publié en 2013 un recueil de poésie intitulé «Anonymes Intimités». Il a eu cinq enfants de trois mariages en quatre décennies. Son épouse actuelle est une ex-reine de beauté de 43 ans sa cadette, décrite comme «belle, réservée et au foyer» par la revue Veja. Dirigeant depuis 15 ans le Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB), arbitre de toutes les majorités de gouvernement depuis 1994, M. Temer avait accumulé les rancoeurs en cinq ans de mariage de raison avec Mme Rousseff, lui reprochant notamment de l'avoir rabaissé au rang de «vice-président décoratif». Au printemps 2016, la crise politique brésilienne avait franchi un point de non retour. La présidence de Mme Rousseff prenait l'eau de toutes parts. Pour M. Temer, l'heure avait sonné de passer de l'ombre à la lumière. En vieux renard de la politique, il avait orchestré fin mars le débarquement du PMDB du gouvernement. Un coup fatal pour sa désormais rivale, dont il a d'abord assuré l'intérim à partir de mai, avant de la remplacer définitivement fin août.

Un président plombé par les affaires


Parcours -  Premier président brésilien à faire l'objet d'une demande de mise en accusation pour corruption, le conservateur Michel Temer exerce depuis un an un mandat secoué par les scandales, même s'il affiche une grande confiance dans son action à la tête du pays.


«Rien ne nous détruira, ni moi ni mes ministres», avait-il affirmé hier, quelques heures avant que sa demande de mise en accusation ne soit présentée.
Ce discret homme d'appareil était arrivé au sommet de l'Etat brésilien en s'emparant du fauteuil de Dilma Rousseff après avoir précipité sa chute.
Au crépuscule d'une vie politique qui paraissait vouée aux coulisses tamisées du pouvoir, ce responsable de centre-droit, âgé de 76 ans, était arrivé sur le devant de la scène presque par accident en août 2016 : Mme Rousseff venait d'être destituée avec fracas par le Parlement pour maquillage des comptes publics.
Un an plus tard, le voilà menacé à son tour.
Pour qu'il soit inculpé et traduit devant la Cour suprême, la demande du procureur général doit être acceptée par les deux tiers des députés. Dans ce cas, M. Temer serait écarté du pouvoir pour une durée pouvant s'étendre à 180 jours.
La présidence Temer n'a pas été jusqu'ici une promenade de santé, alors que le Brésil affronte sa pire récession depuis les années 1930 et que les accusations de corruption pleuvent. Une avalanche de motions de destitution, la menace de désertion de ses partenaires de coalition et des manifestants scandant «Fora Temer!» («Dehors Temer») ont contribué à faire du président brésilien un homme cerné de toutes parts. Mais il s'est accroché au pouvoir avec pugnacité, affirmant qu'il «ne démissionnerai(t) pas», en réponse à un coup violent asséné à la mi-mai par le journal O Globo: la publication d'un enregistrement clandestin le compromettant lourdement.
Cet enregistrement sonore, dans lequel il semble donner son accord pour acheter le silence d'Eduardo Cunha, ex-député aujourd'hui en prison pour son implication dans le méga-scandale de corruption Petrobras, a jeté son mandat dans la tourmente. Il se dit pourtant déterminé à rester jusqu'au bout de son mandat, fin 2018. Au service du pays, affirme-t-il, et sans la moindre ambition de se représenter.


Un an de présidence secouée par les scandales

Arrivé au pouvoir en mai 2016 avec l'ambition de remettre le pays sur les rails, il a vu son gouvernement ébranlé par les scandales à répétition. Voici les faits marquants de sa présidence:
2016 - 12 mai: La présidente de gauche Dilma Rousseff est écartée du pouvoir par le Parlement, qui approuve le début de la procédure de destitution pour maquillage des comptes publics. Elle est remplacée à titre intérimaire par son vice-président Michel Temer, du PMDB (centre-droit).
- 13 mai: L'annonce du premier gouvernement Temer est vivement critiquée pour l'absence de femmes et de Noirs parmi les ministres.
- 23 mai: Romero Juca, du PMDB, ministre de la Planification, quitte le gouvernement, à cause de la diffusion d'un enregistrement sonore dans lequel il laisse entendre que la destitution de Dilma Rousseff permettrait de freiner l'enquête sur le scandale de corruption Petrobras. Il est le premier d'une longue série de ministres démissionnaires.
- 31 août : Le Sénat entérine la destitution de Dilma Rousseff et Michel Temer est investi officiellement jusqu'au terme du mandat présidentiel, fin 2018.
- 19 octobre: L'ex-président de la chambre des députés Eduardo Cunha, du PMDB, considéré comme un des principaux artisans de la destitution de Mme Rousseff, est arrêté pour son implication dans le scandale Petrobras. Il sera condamné en mars à 15 ans et 4 mois de prison.
- 13 décembre: le Sénat adopte une proposition d'amendement à la Constitution qui prévoit le gel des dépenses publiques pour vingt ans, une des mesures-phares du gouvernement Temer pour tenter de sortir le Brésil d'une récession historique.
2017 - 11 avril: la Cour suprême donne son feu vert pour l'ouverture d'enquêtes contre huit ministres du gouvernement Temer et des dizaines de parlementaires de tous bords, soupçonnés d'implication dans le scandale Petrobras.
- 17 mai: Le journal O Globo révèle l'existence d'un enregistrement compromettant dans lequel M. Temer semble donner son accord à Joesley Batista, patron du géant de la viande JBS, pour acheter le silence d'Eduardo Cunha. Les appels à la démission fusent de toutes parts et des manifestants descendent dans la rue dans la plupart des grandes villes brésiliennes.
- 18 mai: «Je ne démissionnerai pas», martèle le président Temer lors d'une allocution télévisée.
- 19 mai: La Cour suprême ouvre une enquête contre M. Temer pour «corruption passive, entrave à la justice et association de malfaiteurs».
- 25 mai: De grandes manifestations anti-Temer convoquées par la gauche à Brasilia sont marquées par des heurts avec la police. Le bilan officiel fait état de 49 blessés et de dégâts causés à huit ministères. Le président Temer décide de déployer l'armée pour assurer le maintien de l'ordre avant de faire machine arrière le lendemain matin, sous le feu des critiques.
- 3 juin: Arrestation de Rodrigo Rocha Loures, ancien proche collaborateur du président Temer. Soupçonné d'être un intermédiaire du chef d'État pour le versement de pots-de-vin, cet ex-député a été filmé en train de recevoir une valise pleine de billets.
- 6 juin: le Tribunal Suprême Électoral (TSE) reprend le procès qui peut invalider l'élection présidentielle de 2014 ayant reconduit au pouvoir le binôme Rousseff-Temer, accusé de financement illégal de campagne.
- 9 juin: Le TSE tranche en faveur d'un maintien au pouvoir de M. Temer par une étroite majorité de 4 juges pour et 3 contre.
- 20 juin: dans un rapport préliminaire de l'enquête contre M. Temer, la police brésilienne annonce disposer de preuves qui «indiquent avec vigueur la pratique de corruption passive».
- 26 juin: Le procureur-général Rodrigo Janot présente une demande de mise en accusation formelle contre M. Temer pour corruption passive, une procédure inédite pour un président en exercice.