Caméras cachées violentes, misogynie outrancière et rixes dans tous les coins de rue… : Les Algériens sont- ils devenus des sauvages ?

Partagez cet article
FaceBook  Twitter     
La goutte qui a fait déborder le vase


Conséquence - La mésaventure vécue par l’écrivain Rachid Boudjedra, victime d’une mise en scène abominable concoctée par les esprits délirants d’une bande de jeunes animateurs télé d’une chaîne privée, n’en finit pas de susciter des réactions au sein de l’opinion publique.


Cette dernière est partagée entre ceux qui expriment leur dégoût total du procédé employé pour piéger l’illustre écrivain, et ceux qui, au contraire, trouvent que Boudjedra n’aurait pas dû réagir comme il l’a fait, car, estiment-ils, il ne s’agit que d’un simple gag destiné à faire rire les téléspectateurs, sans plus.
Toutefois, le choix du thème du piège n’est pas fortuit et c’est ce détail qui change tout : ce n’est plus de l’humour innocent mais autre chose qui, franchement, devrait nous inquiéter tous autant que nous sommes.
En fait, la mode des caméras cachées «impitoyables» a fait tache d’huile depuis quelques années déjà au sein du jeune paysage audiovisuel national, soit depuis l’intrusion de dizaines de chaînes de télévisions privées qui ont tôt fait de se partager l’audimat national et de combler le vide béant laissé par les chaînes publiques dont les programmes «contrôlés» et ultra lisses avaient fini par décourager la majorité des Algériens à les suivre.
Ce vide cathodique a été rapidement comblé, jusqu’à saturation même, par ces jeunes médias de droit privé qui ont eu tout loisir de capter l’intérêt des téléspectateurs en proposant des sujets dynamiques, variés et répondant à leurs attentes.
Ainsi, au fil des années et de l’expérience accumulée et, il faut le souligner, grâce à l’apparition d’une génération douée de jeunes journalistes et animateurs qui ont bousculé les usages pour proposer des programmes innovants et attractifs, le succès a été rapidement au rendez -vous.
Il faut dire que la demande était grande au sein de la population algérienne qui en avait soupé de tous ces programmes soporifiques et indigestes que leur servaient l’Unique ENTV et ses clones depuis des années.
Les Algériens se sont donc rapidement rabattus sur les chaînes privées offrant à ces dernières des taux d’audimat appréciables, lesquels chiffres d’audience vont à leur tour attirer les annonceurs publicitaires pour le plus grand bien des patrons de ces chaînes.
La boucle est bouclée et ces nouveaux médias se sont confortablement installés sur les premières marches de l’indice de suivi, reléguant les chaînes publiques loin derrière : ces dernières ne survivent en terme d’audimat que grâce à la retransmission des matchs de football, le seul créneau dont elles conservent encore le monopole.
Le succès populaire et les rentrées pharamineuses d’argent dues aux recettes publicitaires vont donner tous les moyens aux chaînes privées pour croître et gagner en envergure. Cet essor se répercute évidemment sur les capacités de production de ces chaînes qui vont multiplier et varier les programmes, allant de plus en plus loin dans les thèmes abordés et ne reculant devant aucun investissement pour capter l’attention du public et le scotcher devant leurs programmes. A ce jeu, c’est à qui en fera le plus et le plus inédit qui l’emporte et elles ne se priveront pas d’en remettre couches sur couches, tous azimuts et sans aucune espèce de scrupules, bien évidemment.
Hocine Hamid

Plus c’est osé, mieux ça marche !


Dérapage - Ainsi, les sujets tabous sont devenus les plus courus entre les chaînes privées, le but du jeu étant de concocter le programme le plus osé possible, celui que les Algériens suivront à coup sûr.


C’est la course au scoop et aux programmes délirants, apparemment les plus demandés par l’opinion publique. Omar, 25 ans, commercial dans une boîte privée du médicament, confirme volontiers cette thèse : «C’est vrai que depuis que les chaînes privées existent, je ne regarde pratiquement plus les chaînes publiques, sauf pour le foot. Les programmes de ces chaînes me plaisent et me divertissent : je n’ai pas besoin de réfléchir ou de me concentrer, ça ne prend pas la tête et je trouve que leurs programmes sont bons… »
Questionné sur ce qui lui plaît particulièrement sur ces chaînes privées, Omar avoue qu’il aime surtout ce qui sort de l’ordinaire : «J’adore les caméras cachées, les reportages sur la criminalité, la drogue et les faits insolites. J’aime aussi les séries rigolotes et les programmes sportifs : c’est très bien fait, comme en Europe. Ces chaînes sont très modernes et ça me plaît beaucoup… » Omar aime en fait regarder tout ce qui ne passe jamais sur les chaînes publiques, surtout que les télés privées emploient de jeunes femmes et de jeunes hommes très photogéniques, à la page et, surtout, qui n’ont pas froid aux yeux !
Le goût de l’interdit dévoilé, le tabou défoncé sans pitié et les scènes de «craquage» de gueule en direct, voilà la recette du succès des chaînes privées algériennes, leur force de frappe cathodique qui rassemble quotidiennement des centaines de milliers de téléspectateurs avides de sensations fortes car trop longtemps sevrés de ce genre de programmes qu’ils allaient pêcher sur les chaînes étrangères autrefois à coup de flashage de démo et de frais supplémentaires, bien entendu.
Comme Omar, la majorité des jeunes téléspectateurs algériens préfère regarder les programmes les plus tordus possibles, histoire d’oublier leur morne quotidien et se donner l’illusion de l’évasion par le rire, le gag et les doses généreuses d’adrénaline diffusées généreusement par leur téléviseur. Sur ce créneau, celui des jeunes téléspectateurs, il n’y a évidemment pas photo entre chaînes publiques et chaînes privées, ces dernières ayant pratiquement squatté tout l’audimat à leur profit.
H. H.


Vox populi : entre dénonciation et indulgence


Débat - Le sale coup fait à Boudjedra sous le fallacieux prétexte du divertissement télé n’est pas sans soulever de nombreuses questions, voire de questionnements, sur ce que pensent les Algériens de ce genre de dérives et sur la manière dont ils conçoivent la relation entre la télévision et les téléspectateurs. 


Devrait-on tracer des lignes rouges à ces chaînes privées devenues totalement incontrôlables, et ce de l’aveu même du président de l’ARAV qui avait déclaré que son autorité n’avait tout simplement pas…d’autorité réelle sur ces chaînes ? Ou alors mettre toute cette tchektchouka audiovisuelle sur le compte de l’inexpérience et donc attendre que le temps fasse son œuvre et les amène à plus de retenue ? Les avis sont partagés et totalement différentiés.
Hocine, un universitaire cinquantenaire, se dit pas du tout convaincu par les arguments des patrons de télés privées et pour lui, la cause est entendue : «Dans l’histoire arrivée à Boudjedra, moi, je ne retiens qu’une chose : la victime est âgée de 75 ans. Autrement dit, voilà de jeunes Algériens, animateurs télé au zèle démesuré, qui n’ont pas hésité un seul instant à imaginer un scénario digne d’un film d’horreur pour piéger un homme âgé et donc pouvant souffrir de maladies chroniques. Ce faisant, ils n’ont pas pensé que ce qu’ils lui ont préparé pouvait lui causer une émotion trop forte et donc, mettre sa vie en danger. Rien que pour cette raison, je ne leur pardonnerai jamais ce qu’ils ont osé faire et j’affirme mon entière solidarité avec Boudjedra et mon rejet total de ce genre de procédés indignes et attentatoire à la dignité des personnes… »
Un avis sans équivoque qui dénonce le manque de discernement chez ces jeunes animateurs trop pressés de réussir leur coup et peu soucieux des dommages collatéraux que ceci pourrait causer aux victimes désignées. Dans le cas Boudjedra, il est vrai que l’âge avancé de la victime aurait dû pousser les concepteurs de la caméra cachée à tempérer leur ardeur professionnelle et à prendre les précautions nécessaires pour éviter qu’un simple gag ne se transforme en terrible drame.
Abdelnacer, un ami pharmacien de Hocine, intervient à son tour : «Pour ma part, je comprends parfaitement les raisons qui ont mené à cette grave dérive commise à l’encontre de Boudjedra : les concepteurs de la caméra cachée ont surfé tout bonnement sur la vague de la religiosité ostentatoire ambiante, estimant que s’en prendre à une personnalité passablement détestée par une grande partie de l’opinion publique pour ses positions antireligieuses connues, allait être sans conséquence et qu’au contraire, ils allaient le confondre publiquement une fois de plus, lui faire dire son athéisme pour susciter l’approbation du grand public.. »
Autrement dit, les rieurs de la chaîne en question ont eu beau jeu de s’en prendre à quelqu’un sur un sujet très sensible sous nos cieux, étant entendu que quoi qu’il arrive, pensent-ils, Boudjedra était de toutes les façons «grillé» et son sort n’intéresserait pas grand-monde : ce serait un «kafer» de plus à liquider symboliquement, avec l’approbation tacite du public, en sus. Idem pour cet autre fait qui avait fait sensation, toujours dans le cadre de ces fameuses caméras cachées du Ramadhan, lorsque de jeunes hommes ont été poussés à gifler et rudoyer de jeunes filles dans l’enceinte de l’APC d’Alger – centre.
H.H

La banalisation de la violence comme credo


Violence - Une fois de plus, un programme télé censé divertir les gens se transforme en arène trépidante.


Sous prétexte de faire rire le jeûneur affalé dans son fauteuil après le f’tour copieux d’usage, cette caméra cachée n’a pas hésité à mettre en scène une situation où l’on voit deux jeunes, un garçon pour le rôle de la victime, et une fille pour celui de la comédienne, qui se présentent en même temps au guichet de l’APC pour retirer des actes de naissance. Ils ne se connaissent pas et grande est la surprise du garçon lorsque la préposée lui apprend qu’il est légalement marié avec la jeune fille à côté de lui.
D’abord abasourdi, le garçon ne tarde pas, en bon Algérien épidermique, à se mettre en colère et à s’en prendre à la jeune fille de manière violente, à la gifler, à la pousser et à tenter de l’attirer dehors pour lui «régler son compte» ! Il est dans tous ses états et ne se retient plus de vociférer contre la jeune fille, à la traiter de tous les noms d’oiseaux imaginables : la situation est sur le point de dégénérer sérieusement quand, enfin, on apprend au jeune homme qu’il est victime d’une caméra cachée.
Une fois de plus, un programme télé censé divertir les gens se transforme en arène trépidante dans laquelle sont déversés tous les miasmes et toutes les bassesses d’une société algérienne visiblement en perte totale de repères moraux et éthiques.
Ce sujet surtout a montré à quel point l’homme algérien continue de mépriser son alter ego féminin, n’hésitant pas à la traiter durement dès que l’occasion se présente. Pour Hamza, artiste et vidéaste web amateur, il s’agit là de symptômes qui ne trompent pas sur l’état de santé mentale de la société algérienne : «Cela ne m’étonne guère que la femme soit maltraitée à l’écran, du moment qu’elle l’est autant, voire davantage dans la vie de tous les jours. Je vois autour de moi comment agissent et comment pensent mes compatriotes concernant les femmes : beaucoup sont persuadés aujourd’hui encore qu’elles sont inférieures aux hommes et qu’elles doivent accepter cela sans rechigner, sinon elles méritent d’être frappées pour être rappelées à l’ordre !.... » Victime toute désignée de la colère publique, la femme a tout intérêt à filer doux et à ne pas trop se manifester dans l’espace public, sous peine de se voir rapidement agressée verbalement la plupart du temps, mais physiquement aussi lorsqu’elle persiste à vouloir être traitée comme un être humain à part entière.
C’est ce que confirment malheureusement tous ces programmes populaires diffusés par les chaînes privées qui participent sciemment à conforter la misogynie nationale au lieu de contribuer à éduquer les jeunes générations à plus de tolérance en la matière. Loin s’en faut et nous sommes apparemment condamnés à subir encore plus de désagréments à l’avenir dans un paysage audiovisuel totalement tourné vers la quête de l’audimat et le maintien du statu quo délétère qui fait tant de dégâts à la personnalité algérienne si tourmentée d’aujourd’hui.
H. H.