Un provisoire qui dure, qui dure…

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Constat n L’Algérie, à l’instar de beaucoup de pays dits «émergents», connaît, ces dernières années, un boom des mariages et les épousailles qui étaient jadis célébrées surtout durant la saison estivale, sont devenues quasi quotidiennes.

Une situation qui implique nombre de conséquences, notamment sur le plan du logement, car si les jeunes se marient en nombre, ils ne sont pas tout aussi nombreux à posséder la clé du logis qui abritera leur union. Aussi, le recours à l’hébergement provisoire chez un parent demeure la seule solution viable pour la majorité d’entre eux, soit tous ceux qui ne peuvent louer ou ne veulent pas hypothéquer leurs maigres revenus avec une location hors de prix.
Comment tous ces couples arrivent-ils à gérer l’intimité de leur couple au sein d’une maison qui abrite d’autres membres, même s’ils sont de la famille ? La question est vécue différemment selon les cas et avec plus ou moins de réussite, comme on va le voir. Réda s’est marié il y a deux ans, presque sur un coup de tête, tant il en avait marre de poursuivre plus longtemps une relation dite de «fiançailles officielles» qui perdurait depuis cinq longues années : «Je ne voyais aucune issue à notre relation, car nous attendions d’avoir un logement pour nous marier, en vain.
A la fin, j’en suis arrivé à 35 ans et elle 28 et notre désir d’union s’éloignait dramatiquement. Alors, on a décidé de nous marier quand même et d’habiter chez moi en attendant mieux. Aujourd’hui, deux ans après notre mariage, je vous assure que notre moral est au plus bas». Un profil très répandu chez nous ces dernières années, celui de tous ces couples, jeunes et moins jeunes, qui ont été contraints de vivre en cohabitation avec les parents de l’un ou de l’autre, selon les disponibilités et le bon vouloir des parents et, souvent, des frères et/ou des sœurs aussi. La raison est évidemment d’ordre financier, la majorité de ces couples n’ayant pas assez de revenus pour, sinon acquérir un logement, du moins en louer un.
C’est précisément le cas de Réda et de son épouse : «Nous travaillons tous les deux, mais nos salaires jumelés ne nous permettent pas de louer un logement décent, les prix de la location flambent, notamment à Alger et ses environs. Alors, malgré l’exiguïté du F3 colonial de papa, nous avons notre propre chambre et c’est déjà ça…». Pour lui, le minimum vital est préservé, malgré la présence d’un jeune frère encore étudiant à la maison.
Dernier est très respectueux de sa belle-sœur, il est plus souvent dehors qu’à la maison. Toutefois, Réda n’est pas tout à fait rassuré, car il pense à l’avenir : «Pour le moment, nous n’avons pas encore d’enfant et la vie à l’intérieur de la maison est calme. Mais si Allah nous donne un bébé, j’ai peur que cette sérénité cesse, car l’arrivée d’un enfant va certainement tout chambouler et l’espace vital risque de manquer».
C’est ce que craint Réda : que la cohabitation équilibrée qui règne actuellement à la maison ne soit remise en cause par l’arrivée probable d’un enfant et qu’ils doivent, lui et son épouse, se préparer à endurer de nouveaux problèmes.
«Je me donne encore une année, pas plus : surtout si le bébé arrive. Si je ne reçois pas mon logement LSP, alors, même si je dois me saigner, je vais me chercher une location. C’est décidé et mon épouse est d’accord, on ne peut rester sur ce provisoire trop longtemps encore et j’ai peur que si je n’agis pas, ce provisoire ne finira jamais et nous n’aurons aucune chance de vivre notre couple dans l’intimité de notre propre maison», conclut Réda d’un air décidé.
Hocine  Hamid

Un toit, une famille, la panacée
Les témoignages recueillis dans le cadre de ce dossier, plus dramatiques et plus pénibles à vivre les uns que les autres, montrent bien que la solution provisoire que constitue la cohabitation d’un couple marié avec les parents dans la maison de ces derniers, ne peut pas tenir la route longtemps. Les exigences particulières d’une vie de couple et la nécessaire intimité que cela exige sont des conditions incontournables pour garantir l’équilibre du couple et lui assurer une existence convenable.
Dans une société algérienne qui a rompu depuis longtemps avec les règles coutumières de jadis, lorsque la «grande maison» portait bien son nom et que tous les fils ramenaient leurs épouses chez leurs parents, après avoir ajouté une pièce supplémentaire. La cohabitation ne posait pas alors trop de problèmes, car toutes les femmes faisaient fourneau commun et, sous le patronage du patriarche, les jeunes mariés continuaient à servir de fils à leur père, à lui obéir au doigt et à l’œil.
Des temps évidemment révolus et les nouvelles réalités sociales ont tôt fait d’abandonner ce modèle et les jeunes couples ne veulent plus habiter chez leurs parents, sauf lorsqu’ils n’ont pas d’autre alternative, comme on l’a vu.
Aujourd’hui, le toit conjugal est devenu une condition cruciale et c’est pour cela que l’accès au logement constitue le premier souci du couple, son unique espoir de pouvoir accéder à une vie familiale maîtrisée et harmonieuse, sans personne d’autre à supporter ou à porter, de ne s’occuper plus que des seuls problèmes de sa petite famille et d’en finir avec une cohabitation qui finit toujours mal, quoi qu’on y fasse.     
H. H.

Le harcèlement froid, l’arme fatale

Mésaventure n «Un jour, après la venue au monde de ma fille Inès, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai osé évoquer cette histoire devant mon beau-père : mal m’en a pris»

Pour Hassina, 31 ans, mariée depuis trois ans et mère d’une petite fille de 20 mois, c’est une tout autre histoire, beaucoup moins susceptible de trouver une solution, selon ses dires : «Moi, je vis l’enfer, tout simplement. J’habite chez mon beau-père avec son fils aîné, mon mari, ses deux filles, son autre fils de 26 ans et, enfin, ma belle-mère.
Au total, cela fait 8 personnes et même si la maison est assez grande, je ne suis jamais arrivée à me faire adopter par tout ce beau monde, surtout le frère de mon mari qui me voue une haine totale.»
Un vécu évidemment pénible pour Hassina qui dit ne pas comprendre l’origine de l’hostilité de son beau-frère : «Je ne lui ai jamais manqué de respect, ni encore moins fait le moindre reproche, mais lui, par contre, depuis  que j’ai emménagé chez «lui», il me jette tout le temps des regards noirs, il  ne m’adresse pas la parole, il s’en va dès que j’arrive, au point où je ne le vois pratiquement pas.
Cette situation m’affecte beaucoup et mon mari refuse de lui en parler, affirmant qu’il ne m’a rien fait. Pourtant, tout ce que je lui demande, c’est que son frère lui dise ce qu’il me reproche pour que je sache enfin de quoi il s’agit. Je n’en peux plus… ».
Une drôle de situation, en effet. Pourquoi donc ce jeune homme voue-t-il une telle haine à sa belle-sœur sans qu’il y ait jamais eu d’accrochage entre eux ? Hassina nous en dit plus : «Un jour, après la venue au monde de ma fille Inès, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai osé évoquer cette histoire devant mon beau-père : mal m’en a pris ! Il a tout compris de travers, m’affirmant que son fils, au contraire, est très respectueux envers moi et qu’il ne me dérange jamais, qu’il n’a jamais dit du mal de moi et, le comble, il me conseilla de louer le ciel d’avoir un beau-frère aussi discret et de m’occuper de ma petite famille uniquement. Il m’avait clouée sur ma chaise et je me suis sentie submergée de honte… ça a été le coup de grâce pour moi… ».
Pour son malheur, Hassina vit une sorte d’harcèlement invisible qui lui sape le moral sans bruit, sans que personne s’en aperçoive, même pas son mari : il n’y a qu’elle et son tourmenteur silencieux qui savent, de quoi attraper des envies de révolte brutale, histoire de crever l’abcès et de savoir de quoi il en retourne.
Hassina dit qu’elle y songe de plus en plus : «Je sais que je ne tiendrais pas ainsi éternellement, je n’attends plus qu’une seule chose et qui va arriver bientôt, je le sens : un jour, quand nous serons tous réunis au grand salon, je vais l’interpeller devant toute la famille et j’ exigerai de lui qu’il dise tout haut pourquoi me hait-il tant ! Je vais le faire, et advienne que pourra… au moins, je serai fixée sur son attitude et je saurai enfin ce qui se passe dans sa tête malade».  Une décision radicale mais que l’on souhaite libératrice pour la pauvre Hassina…
H. H.

Un calvaire...

Témoignage n «C’est fou ! Je vois bien que mes neveux, qui sont plus âgés que lui, prennent mon fils pour leur souffre-douleur et le harcèlent tout le temps.»

Pour notre prochain témoin, c’est un tout autre aspect de la cohabitation forcée mariés-parents qu’il nous rapporte. Il s’appelle Nacer, 29 ans, marié depuis quatre ans,  papa d’un garçon de 3 ans et d’une fillette de 9 mois : «C’est vrai que nous n’avons pas perdu notre temps et Allah nous a donné deux enfants très vite. Le hic, c’est que nous vivons chez mes parents avec mon autre frère de six ans mon aîné et sa propre famille de quatre enfants de 5 à 12 ans.
Cela fait beaucoup d’enfants à la maison et c’est là le problème». Nacer nous explique qu’il a du mal à gérer les nombreuses altercations et autres frictions qui surviennent entre son fils et les enfants de son frère : «C’est fou ! Je vois bien que mes neveux qui sont plus âgés que lui, prennent mon fils pour leur souffre-douleur et le harcèlent tout le temps. Mon frère intervient souvent et les a même frappés durement pour qu’ils cessent de le molester, mais ces petits monstres ont la tête dure et j’ai peur, un jour, de leur faire très mal.»
Une inquiétude certes légitime tant Nacer semble éprouvé de devoir surveiller tout le temps l’évolution de son fils dans la maison, au point où il ne sort jamais sans prendre son enfant avec lui, afin de lui épargner de nouveaux bobos que ses cousins agressifs ne manqueront pas de lui infliger.
Quant aux solutions, Nacer dit qu’il ne voit vraiment pas ce qu’il pourrait faire : «Pour tout le monde, y compris ma propre femme, ce n’est pas très grave, un simple chahut de gamins qui finira par s’estomper. Mais moi, non, je refuse que ces gamins apparemment jaloux de mon fils ne finissent par le traumatiser et lui créer des complexes qu’il traînera toute sa vie. Je dois changer cette situation et vite.» En fait, Nacer a raison de s’inquiéter car la petite enfance est une période très sensible de la vie humaine, là où se dessinent les contours de la personnalité future de l’enfant et il s’agit de préserver coûte que coûte l’équilibre et la tranquillité du petit enfant, en lui aménageant un environnement calme et serein, soit tout ce qui pose problème pour Nacer et de nombreuses autres familles dans son cas.  
H. H.