«Nous avons une mentalité tourmentée et agressive...»

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Contribution n Monsieur Trirki Mustapha est psychologue et au fil de sa carrière, vieille de dix ans, il a fini par se forger sa petite idée sur la mentalité de ses concitoyens.

«A mon avis, ce qui caractérise le plus l'Algérien d'aujourd'hui, c'est la très mauvaise opinion qu'il a de lui-même. Ballotté entre ses repères traditionnels qui ne lui donnent plus de réponses convaincantes à ses questionnements actuels, et une modernité mal comprise et mentalement refusée, le citoyen cultive les contradictions et se retrouve empêtré dans un certain nombre de complexes qui lui pourrissent la vie et le rendent agressif et méfiant envers ses semblables. Il a l'impression que tout se ligue contre lui et adopte instinctivement une position de défiance. L'autre, le concitoyen, est appréhendé comme un ennemi, car on projette sur lui tous les mauvais sentiments qui nous hantent, persuadés que l'autre les ressent nécessairement et nous voue donc sûrement une haine féroce. C'est un cercle vicieux dans lequel tout le monde est enfermé, sans désir d'en sortir. C'est ce que l'on appelle la paranoïa, la méfiance généralisée...»      Concernant le pourquoi de cette réalité, notre psychologue est catégorique : «Cela est dû à la disparition de l'esprit associatif chez les Algériens qui, parce qu'ils ne se rencontrent pas dans un cadre citoyen organisé, ne se connaissent pas, même s'ils sont voisins de longue date. La citadinisation croissante a détruit les espaces traditionnels de rencontre, tels que la ‘djemmaâ’ et la ‘zaouia’, sans leur substituer leurs versions modernes que sont les associations de quartiers, les associations de consommateurs et autres associations citoyennes. L'indifférence envers les autres mène naturellement à l'isolement et à la méfiance. Le concept de société algérienne demeure à ce jour un vœu pieux. Pour le moment, ce sont seulement des individus agressifs qui échangent des rapports tendus et intéressés.» Ainsi, il apparaît donc clairement que c'est au niveau de sa mentalité qu'il faille chercher les raisons du mal être du citoyen d'aujourd'hui. Une mentalité rendue sérieusement agressive par une perception du monde très négative, pour ne pas dire carrément nihiliste. Les bons sentiments et l'ouverture d'esprit ne courant pas les rues, les relations humaines sont devenues exécrables, au détriment de la qualité de vie et du bon voisinage. Il ne viendrait ainsi à l'idée à personne d'organiser un jour, par exemple, un dîner géant au profit de tous ses voisins, sans autre raison que celle de fraterniser avec eux et de mieux se connaître. Le renfermement au sein de la seule cellule familiale a livré l'espace social au monde des affaires, aux commerçants et aux prédateurs de tous acabits.  Portrait sinistre d'une société algérienne en danger de perte de l'ensemble de ses vertus ancestrales, rendues «ringardes» par la quête effrénée des seules richesses matérielles. En courant uniquement derrière l'argent, l'Algérien devient chaque jour un peu plus pauvre moralement, avec les résultats que tout le monde peut constater autour de lui. Conséquence finale, personne n'est heureux, même pas, pour ne pas dire surtout pas, ceux qui possèdent tout l'argent du monde...
H. H.

Citoyens ou locataires ?
Les comportements dans la sphère sociale sont le plus sûr indicateur sur l’état de santé morale d’une société. La nôtre est à ce titre une véritable calamité, avec une rue toute entière livrée à la violence et à l’agressivité au milieu d’une indifférence quasi généralisée, plus personne ne se sentant concerné par ce qui se passe autour de lui. Nos compatriotes agissent comme s’ils se trouvaient en terre étrangère, comme de simples touristes en vadrouille : l’espace public ne suscite pas de sentiment d’appartenance chez eux et, par conséquent, ils ne se considèrent pas partie prenante de cet espace. Autrement dit, les Algériens n’habitent pas leur pays, ils y vivent  juste comme locataires pour une durée indéterminée... Cette anomalie existentielle semble constituer la seule constante réellement partagée par une société algérienne qui ne fait aucun cas de l’espace public et qui ne respecte plus aucune espèce de morale dans ses relations sociales. A croire que loin de resserrer leurs liens solides hérités d’une histoire longue et tumultueuse, le temps a fini par émousser les bonnes et nobles valeurs algériennes d’autrefois, avant de les faire quasiment disparaître aujourd’hui. Toutes les belles vertus amassées durant de longs millénaires, se voient dépassées et rejetées par une société qui ne croit plus qu’en l’argent et en ses corollaires. Il en est ainsi du sentiment d’appartenance, de la fameuse fierté ostensiblement proclamée par tous, surtout devant les micros et les caméras, l’amour éternel voué par tous à l’Algérie. Comment se traduit-il ce soi-disant amour fou de la patrie dans la réalité ? Ordures et détritus partout, crachas et pire n’importe où, insanités et vulgarités à toutes heures. Voilà ce que renvoie cette réalité si cruelle, celle qui montre à quel point les discours sont très loin de se refléter dans les actes.
H. H.

La morale sociale en question

l Il est évident que la situation que vit notre société sur le plan moral est porteuse de tous les dangers. L’absence prolongée de toutes ces vertus qui faisaient jadis office de liant social et de diffuseur de bons comportements, impacte durement la société algérienne d’aujourd’hui. La généralisation des mauvaises mœurs, des comportements déviants et de la tricherie tous azimuts, a transformé l’espace social en une arène à ciel ouvert où règne la seule loi de la jungle et où seuls les voyous, en jean et en col blanc, ont droit de cité. Personne, dans le sens statistique, car il y a encore des exceptions, personne ne se comporte comme un citoyen respectable et responsable qui considère que tout le pays lui appartient, qu’il en est partie prenante et le premier concerné, qu’il n’est pas chez lui uniquement dans son F3 ou son R + 4, mais que tout le quartier, et par extension, la ville ou le village, sont également à lui dans le sens où il doit en prendre soin et veiller, comme à la maison, à ce que les trottoirs soient propres, les détritus dans les poubelles et interpeller tout zigoto qui se permet de polluer l’espace public. Or, pour arriver à cet objectif, il est clair qu’il faille d’abord pousser les Algériens à changer leurs comportements les uns envers les autres, à se parler davantage d’intérêt commun, de vivre ensemble et de partage des bonnes pratiques, plutôt que de continuer à cultiver les querelles puériles, les vaines perfidies et les ragots de comptoir. Les Algériens ont besoin de réapprendre à se parler pour se dire des choses sensées qui aboutissent à des actions concrètes dont les objectifs doivent apporter de la valeur ajoutée à l’ensemble de la communauté, comme une société civilisée dont les exemples sont pourtant connus de tous, ne serait-ce qu’à travers les films et les documentaires.  
H. H.

Une jeunesse sans pitié

Témoignages n «Si je fréquente quelqu'un, il faut que ça me rapporte quelque chose. Sinon, si je la joue juste amitié, ils vont me bouffer et je ne ferai rien de ma vie parmi tous les rapaces qui m’entourent...»

Environs du lycée El-Idrissi. Une bande de lycéens attendent l'heure de retourner en classe, après la pause déjeuner. Dès que leur fut soumise la question thématique, leur réaction fut sans détour : «Moi, dit le plus rapide, l’amitié, je n'y crois pas du tout ! un véritable ami, ça n'existe pas et, en plus, pourquoi faire ? Je n'ai besoin que de copains, et encore ! Aujourd'hui, il n'y a que l'argent qui compte, tout le reste n'est que foutaises...» Ses camarades acquiescent frénétiquement. Un de ses copains assène à son tour : «J'entends souvent mon père évoquer le sujet. Il ne fait que se plaindre de la malice des gens et de leur méchanceté. Jamais il n'a dit du bien de quelqu'un et pour lui, les gens sont tous des vicieux et des hypocrites, dont il faut toujours se méfier. Je trouve qu'il a raison, je ne connais personne de vraiment ‘intic’, que ce soit dans ma famille ou ailleurs...» Les mines de ces ados désabusés sont sombres... et inquiétantes ! Pour eux, dont l'opinion n'intéresse généralement personne, le monde des adultes n’est pas reluisant et ne prête guère à l'optimisme ; ça ne les pousse pas à avoir confiance dans leur vie. «Comment puis-je faire confiance à quelqu'un, alors que je sais qu'il n'hésitera pas à me trahir à la première occasion, pour de l'argent ou pour une fille ?...», assène un autre de ces jeunes lycéens désabusés. Des propos pour le moins durs, qui traduisent l'absence totale d'illusions chez cet échantillon représentatif de jeunes adolescents algériens. Ils paraissent particulièrement insensibles à la bonté et autres sentiments doux qu'ils assimilent, au mieux à de la faiblesse, au pire à de la «féminité». Comme pour se justifier davantage, le premier lycéen à nous parler, reprend : «Moi, je ne dirai à personne qu'il est mon ami. Je ne veux pas le tromper. Dans cette vie, il n'y a que des ‘Chriki’, des associés en affaires. Si je fréquente quelqu'un, il faut que ça me rapporte quelque chose. Sinon, si je la joue juste amitié, ils vont me bouffer et je ne ferai rien de ma vie parmi tous les rapaces qui m’entourent...»
Une lucidité affolante, dénotant un réel désenchantement et une absence totale de confiance envers la société. Pour tenter de sonder la profondeur de leur désillusion, nous leur parlons de devoir religieux, puisque l'islam met l'accent sur la bonté et l'honnêteté comme comportements nobles que tout véritable musulman doit promouvoir. «l'islam, le vrai, il n'existe plus chez nous. Les gens vont presque tous à la mosquée, mais est-ce qu'ils font du bien après ? Jamais ! le marchand triche sur le poids, le restaurateur triche sur la fraîcheur de sa bouffe, le fonctionnaire vend ses services au plus offrant et ainsi de suite, tout le monde trompe tout le monde et la religion, c'est juste pour tromper l’ennemi...» 
H. H.

Des aînés peu crédibles

Exemple n Beaucoup de ces adultes renvoient une vision de la vie catastrophique qu’ils communiquent inconsciemment à la jeunesse, laquelle finit par ne plus croire en rien, comme on peut le constater aujourd’hui.

C'est dire si ces jeunes ne sont pas dupes à propos des convictions religieuses de leurs aînés, ce qui est logique, car les aînés en question correspondent effectivement à la vision désabusée de ces jeunes. Partout, ce n'est que tromperie sur les prix et la qualité des produits, duplicité comportementale, traîtrise entre soi-disant amis, corruption généralisée et hogra à tous les niveaux. Les relations sociales sont bâties quasi exclusivement autour de l'intérêt matériel, à l'exclusion de toute autre considération. On ne se fréquente plus pour des affinités intellectuelles, morales ou amicales, mais parce que des intérêts d'argent sont en jeu. Cela est devenu si évident que plus personne ne s'en offusque, chacun préférant entrer dans la danse, histoire de faire comme tout le monde. La méfiance induisant la peur, la société est sur le qui-vive et personne ne tend la main à personne. La jungle, en pire, puisque à l’échelle d’une société humaine. Les adultes, censés servir de référents à la jeunesse, sont réellement loin de contribuer à changer les convictions radicales de celle-ci. Leurs comportements sont souvent aux antipodes de leurs devoirs d’aînés respectables et responsables envers leurs enfants, leurs familles et l’ensemble de la société. Beaucoup de ces adultes renvoient une vision de la vie catastrophique qu’ils communiquent inconsciemment à la jeunesse, laquelle finit par ne plus croire en rien, comme on peut le constater aujourd’hui. Lorsqu’une bande de jeunes lycéens voit dans la rue deux jeunes hommes s’insulter de toutes leurs forces avec des mots vulgaires et ignobles, et qu’en plus ces jeunes pousses constatent que toute l’assistance des adultes regarde comme eux la scène sans broncher, que peuvent-ils donc penser ? Qu’il est permis de faire ça en public, que ça ne choque personne et que, donc, ils peuvent en faire autant sinon plus, en toute impunité.
H. H.

Ces vérités qui font mal

Conséquence n Le coût de plus en plus élevé de la vie a induit la progression des comportements négatifs, à l’instar de l’avarice, de la cupidité, du mensonge et de la duplicité.

Aujourd’hui, le citoyen algérien lambda ne cache pas son profond pessimisme sur ce thème. Pour lui, les bons sentiments sont non seulement inutiles, mais, pire, ils sont même dangereux. Beaucoup sont persuadés que si on essaye d’être un «type bien», on se fait avoir à chaque coin de rue. La rue est pleine de gens louches qui passent leurs journées à scruter les passants, à la recherche de la bonne «proie», c’est-à-dire d’un type qui parait naïf, qui sourit tout seul et qui est d’un abord avenant : ce profil tant recherché par les escrocs de tous poils qui en font systématiquement leur prochaine victime. Cette réalité sociale est illustrée au quotidien par tous ces comportements malhonnêtes, ces sollicitations équivoques et ces combines louches qui essaiment chez nous. Il est devenu difficile de se comporter de manière normale dans un environnement qui rejette toutes les vertus humaines pour leur substituer l’agressivité, la méfiance et la roublardise. Un changement de mentalité qui s’est instauré progressivement dans notre société, poussé en avant par le durcissement exponentiel des conditions de vie qui ont mis à mal le portefeuille de l’Algérien. Le coût de plus en plus élevé de la vie a induit la progression des comportements négatifs, à l’instar de l’avarice, de la cupidité, du mensonge et de la duplicité. Nombre de nos concitoyens n’ont pas trouvé mieux que de sombrer dans un nihilisme total, refusant de céder à toute espèce de bonté et ne pensant qu’à leurs intérêts : leur temps se divise en deux : économiser sur tout et tenter tout le temps de gagner de l’argent. Les autres sont, pour eux, au mieux, des opportunités d’affaires, au pire, des gens à mépriser et ignorer. La mansuétude, la bienveillance et la magnanimité, personne n’y croit plus et ceux qui affirment le contraire sont taxés d’hypocrites. La boucle est bouclée et c’est ainsi qu’on se retrouve aujourd’hui confrontés à cette triste réalité : les Algériens ne s’aiment plus du tout et ne se font plus aucun cadeau les uns aux autres. Cela se voit et se ressent chaque jour davantage dans les mœurs d’une société qui semble avoir, réellement, perdu tous ses anciens repères, notamment toutes ses vertus qui avaient constitué la force principale de notre peuple durant les millénaires de son existence.
H.H.

Une ingratitude édifiante…

Ravages n La bonté et son corollaire, la confiance, lorsqu'elles sont trahies, peuvent provoquer des dégâts irréversibles, détruisant d'un seul coup des familles entières.
«Je l'ai tout simplement sorti de la boue, comme on dit ! Il n'était qu'un minable agent communal, mal payé et malheureux. J'ai cru faire une bonne action en l'engageant comme mon adjoint, moi le patron d'une entreprise de bâtiment, prospère. Après cinq ans passés à mes côtés, il me double, se met à son compte et me vole tous mes bons clients, ce qui a provoqué ma faillite. Vous voyez ce que m'a rapporté ma main tendue ? Alors, vos bons sentiments…», nous assène notre premier interpellé sur le thème des vertus disparues, un quinquagénaire au teint maladif, rencontré sur un banc ensoleillé du parc de la Liberté à Alger. Monsieur Abdeslam, comme il insiste à être appelé, a effectivement de bonnes raisons de se montrer dorénavant méfiant envers son prochain. Des citoyens comme lui, ayant eu à pâtir douloureusement de leur bon cœur sont légion et dans certains cas, leurs mésaventures induisent même de véritables drames, avec mort d'homme et emprisonnement à de lourdes peines. La bonté et son corollaire, la confiance, lorsqu'elles sont trahies, peuvent provoquer des dégâts irréversibles, détruisant d'un seul coup des familles entières. Monsieur Abdeslam, emporté par un juste courroux, est intarissable sur le sujet : «Ecoutez-moi bien, monsieur le journaliste, je me rappelle du temps où j'étais tout petit, du côté de Médéa. Mon père et ses amis avaient l'habitude de se retrouver, certaines soirées, à sept autour d'un feu de bois dans une hutte perdue en pleine campagne. Mon père m'emmenait quelques fois avec lui à sa réunion d'amis. Vous savez ce qu'ils se disaient, ces vrais amis ? Des gentillesses et l'entière disponibilité de chacun à aider chacun, dans tous les domaines et n'importe quand. Je sentais, malgré mon jeune âge, combien l'atmosphère du lieu était sérieuse et solennelle. Ces sept amis ne se sont jamais trahis, malgré les aléas de la vie et ils se sont éteints les uns après les autres, toujours amis. Cela est-il imaginable aujourd'hui ? Je ne le pense pas.»  Un argumentaire pour le moins convaincant et qui renseigne on ne peut mieux sur la profondeur du fossé qui sépare les mœurs d'aujourd'hui de celles d'autrefois. Le désenchantement est quasi général sur la question, du moins chez les gens de la génération de monsieur Abdeslam. 
H. H.