Histoires vraies Le bébé est une personne 1re partie

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L'homme marche dans le froid et le brouillard, torse nu, en jean et en baskets, le crâne rasé, la nuque basse, le bras gauche replié sur le paquet qu'il porte, un couteau dans la main droite.

Des files de voitures le suivent. Dans la lumière des phares, on voit nettement se découper sur la bande d'arrêt d'urgence de l'autoroute la silhouette massive, les épaules musculeuses soulignées par le T-shirt mince qui colle aux pectoraux. Le soleil se lève avec réticence. Il est dix heures en ce matin de septembre, et les voitures roulent lentement, au rythme des pas de l'homme. Comme pour une cérémonie d'enterrement.
Dans ce cortège, des voitures de police. Toute la partie de l'autoroute sur laquelle l'homme avance seul et à pied vient d'être bouclée. Pour la plupart d'entre eux, les automobilistes pris par hasard dans cette étrange procession ignorent ce qui se passe.
C'est un kidnappeur. L'enfant qu'il porte est enveloppé dans une blouse blanche stérile. Le paquet est minuscule, à peine discernable, au creux de son bras. C'est un prématuré, né à sept mois et demi, brutalement arraché à sa couveuse, quatre heures plus tôt, par un fou. Ce fou est son propre père.
L'enfant est une petite fille. Elle respire depuis dix jours seulement hors du ventre de sa mère. Déjà à l’instant de sa naissance, elle était en danger. Tant de choses ne sont pas achevées, lorsqu'on vient au monde avant l'heure. Tout est si fragile. On nourrit par perfusion, on maintient en permanence la chaleur nécessaire, on injecte des médicaments, on manipule avec des gants, par crainte des virus et des microbes, bien plus puissants que ce petit être minuscule.
L'homme ne peut pas l'ignorer, puisqu'il l'a prise lui-même dans le service des prématurés d'une maternité du sud de la France. Il a lui-même ouvert la bulle de plastique, arraché lui-même les perfusions.
II était six heures du matin, et les infirmières de garde l'ont découvert trop tard. Il était là, surgi de nulle part, planté devant le bébé. La scène s'est déroulée si vite qu'elles n'ont rien pu faire. Elles l'ont vu ôter sa blouse, plonger la main dans la couveuse, prendre l'enfant, l'envelopper dans le vêtement stérile, et se retourner vers elles :
— Laissez-moi partir avec ma fille.
Il a sorti un couteau de sa poche, et a ajouté :
— ... ou je la tue...
Une infirmière a tenté de discuter, d'expliquer le danger, elle a tendu les bas et supplié. Alors l'homme a posé le couteau sur le cou du tout petit bébé, il s'est avancé vers les femmes en blanc qui faisaient une barrière entre lui et la sortie.
—Elle est à moi ! Je l'emmène chez moi !
Il était venu avec des valises comme un voyageur en partance. Il les a laissées sur place, personne n'osait bouger de peur qu'il n'accentue la pression de la grande lame sur la gorge si petite. Un faux mouvement, une seconde de panique, et...
— Je l'emmène chez moi dans mon pays ! Elle est à moi !
Il a pu descendre l'escalier, protégé par la peur de ces femmes. L'une d'elles a encore dit :
— Elle va mourir dehors... Elle ne peut pas respirer dehors...
Il n'entendait pas. Au bas des escaliers de l'hôpital, le hasard a failli provoquer le désastre. Des policiers étaient venus là pour accompagner un détenu malade.
A suivre
Pierre Bellemare