Histoires vraies : Paradis perdant 5e partie et fin

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Résumé de la 4e partie n Sonia et les Mullberg ne savent pas ce qu'ils doivent comprendre. Mais la comtesse se fait obéir.

Le lendemain Wilhelm Bossen se sent mal. Mullberg et son épouse essaient en vain de le soigner mais très vite il s'avère qu'il ne reverra jamais Berlin ni Hildegarde. Il meurt avec une dernière parole, étonnante, pour Sonia qui l'a suivi au bout du monde :
— Je te maudis ! lui lance-t-il, avant de s'éteindre.
La comtesse, Vania, Sigurt, les Mullberg lui donnent une sépulture décente et la vie reprend son cours en attendant le prochain caboteur ou le prochain yacht. Le soleil brûlant alterne avec les pluies glacées. La colonie s'est agrandie d'un marin suédois, Armin Kölin, qui a abandonné son dernier patron pour vivre sur l'île.
Il est inséparable de Sigurt et tous les deux déambulent toute la journée. Ils ont de longues conversations mystérieuses. Un matin Sonia, désormais seule, s'inquiète du silence qui règne sur la Casa Mazovia :
— Agatha, Fritz, savez-vous où est la comtesse ? Je ne vois personne.
Les Mullberg au grand complet font le tour de l'île avec Sonia mais nulle part on ne trouve trace de la comtesse, pas plus que de ses deux secrétaires. Même le marin suédois n'est plus là.
— Regardez, la barque de pêche a disparu elle aussi...
Mullberg est vraiment contrarié. La barque était bien utile pour rapporter du poisson frais.
Quelques mois plus tard, un chalutier équatorien qui s'était arrêté à quelques milles de là, sur un îlot désert, fait une macabre découverte : deux squelettes humains, des hommes. On les rapporte à Navidad.
— Vous les reconnaissez ?
— II me semble bien que ce sont Sigurt et Armin, le Suédois. Je reconnais Sigurt à sa dent en or et Armin à sa taille.
La police équatorienne a mieux à faire qu'essayer d'en savoir davantage. Ce sont les journalistes européens qui vont émettre des hypothèses sur ce qui s'est réellement passé. Sigurt et son ami suédois ont dû en avoir vraiment assez de la comtesse Mazovia, de sa cravache et de ses exigences diurnes et nocturnes. Ils ont sans doute réglé le problème à leur manière et jeté son corps à la mer, ainsi que celui de Vania, le secrétaire-amant. Puis ils ont décidé de quitter le paradis de Navidad. «Prenons la barque et essayons de gagner la côte de l'Équateur.» Mais les courants violents ont jeté la barque et les deux fugitifs sur un îlot désert et sans aucune source. Après avoir survécu tant bien que mal en buvant le sang de quelques iguanes, ils ont fini par mourir de soi.
Dégoûtée à jamais de la vie paradisiaque promise par Wilhelm Bossen, Sonia repart, grâce à l'obligeance du millionnaire au violoncelle, et se retrouve à Berlin.
Si elle n'avait pas accepté de suivre son philosophe épris de Nietzsche, celui-ci ne serait pas mort, empoisonné plus ou moins volontairement par un poulet avarié, la comtesse, ses deux secrétaires et le marin suédois sentimental seraient encore de ce monde — enfin, disons qu'ils auraient survécu quelques années de plus.
Les seuls qui ont prospéré dans cette affaire sont les Mullberg. Aujourd'hui ils en sont à la quatrième génération sur l'île et leur Gasthaus germanique régale les rares marins qui font escale avec des platées gargantuesques de haricots et de saucisses de vaches sauvages, de sangliers et d'ânes rouges.
Pierre Bellemare