Ainsi va la vie : A la croisée des chemins 1re partie

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Métamorphose n Rahma baisse la tête et la joie qui inondait son visage laisse place à un masque figé.

Rahma et Bahia, assises dans le grand hall du hammam, au milieu des autres prostituées, sous l’œil vigilant de leurs gardiennes, échangent leurs sentiments sur les deux hommes qui ont décidé de les sortir de leur prison volontaire et, en les épousant, d’en faire des femmes respectables.
Elles parlent à voix basse tout en rangeant leurs serviettes mouillées et leurs affaires de bain dans une grande valise de carton rouge.
«Allons dans ce coin, dit Rahma, en attendant que les autres finissent. Nous seront plus tranquilles.»
La jeune femme, une grande brune aux yeux noirs en amande sous ses cheveux teints au henné, est euphorique et ne cesse de bavarder, excitée à l’idée de pouvoir enfin quitter la «grande maison» où le destin l’a jetée depuis l’âge de dix-neuf ans, après la mort de ses parents.
«Slimane a fait tous les papiers nécessaires, et il viendra me chercher samedi prochain !»
Ses grands yeux brillent de bonheur dans la semi-obscurité.
Plus réservée, Bahia, toute rouge après le bain de vapeur qu’elle vient de prendre, la regarde en souriant, sans rien dire, et son amie doit presque lui arracher ses confidences.
«Et toi, Bahia, c’est pour quand ?
— Tahar vient tout juste de faire la demande, mais il m’a promis que c’est pour bientôt.
— Environ une quinzaine, pas plus, je le sais !
— Oui, c’est cela.
— On dirait que tu n’es pas heureuse de sortir de cet enfer, Bahia !»
Cette dernière redresse son buste mis en valeur par la large gandoura staïfie de tissu léger, serrée à la taille par des élastiques sous de larges volants à dentelles.
«Oui, bien sûr que je suis heureuse, réplique-t-elle en plissant ses yeux… Comment peux-tu dire des choses pareilles ?
— Moi, reprend Rahma, j’attends avec impatience le jour béni où Slimane viendra signer l’acte de mariage et m’emmener dans ma nouvelle maison… Tu sais, j’ai beaucoup pensé à la manière dont je vais la meubler et la décorer…
Je suis si heureuse de cette chance, que cela m’effraie un peu… Je n’ai jamais eu de chance dans ma vie, c’est la première fois.»
Rahma baisse la tête, fixant les dalles mouillées du hammam et la joie qui éclaire son visage disparaît brusquement, laissant la place à un masque figé, aux sourcils froncés. Les deux femmes restent silencieuses un moment, chacune perdue dans ses pensées. Autour d’elles, les autres pensionnaires de la grande maison s’habillent à la hâte, pressées par les matrones. Puis, toutes ensemble, recouvertes de leur haïk blanc, le voile baissé sur le visage, laissant derrière elles un lourd parfum de musc, elles sortent du bain dans un cliquetis de bracelets et de lourds khalkhals.
A suivre
Rami M.